D. 12 La matière dont les rêves sont faits

Manta Point. J’ai pas écouté le briefing de la plongée, parce que j’avais mis de l’huile à l’ail dans mon oreille une grosse demi-heure plus tôt, et que je voulais la laisser en place encore un peu plus longtemps. Et puis surtout, j’avais pas envie d’écouter le briefing de départ en plongée à Manta Point, où le groupe s’apprêtait à aller observer les raies manta en pleine nature.

Aujourd’hui, encore une fois, je reste au sec, alors je retourne dormir. Et puis, Nasir, notre chef cuisinier à bord, est venu me tirer de ma demi-sieste.

« Manta ! Manta ! Manta ! »

Pas moins de quatre raies manta affleuraient aux environs du bateau. Le capitaine a coupé le moteur, et nous a laissé dériver quelques instants. Je ne voyais que quelques morceaux d’ailes dépasser de l’eau par intermittence, mais cette seule présence suffisait à me filer la chair de poule. Imaginer ces animaux gigantesques à quelques mètres de moi, même si je ne pouvais pas les distinguer sous les reflets du soleil, c’était déjà intimidant.

Mais Nasir est allé à la proue du bateau, aux côtés d’Hapis, notre mécano. Ils m’ont appelée, et je les ai rejoints, non sans appréhension : il n’y a plus de pont à ce niveau, il faut poser ses appuis sur les poutres de la structure, et se tenir aux cordages tendus jusqu’à la pointe. À quelques mètres sous mes orteils, l’eau était transparente. On voyait le fond sans souci, et il y en avait pour plus de dix mètres.

Et puis, j’ai retenu mon souffle, même si c’était inutile, puisque je n’étais pas sous l’eau, mais c’était tout comme : deux raies manta se sont approchées du bateau en volant gracieusement, à quelques centimètres sous la surface. Je n’ai jamais vu un animal sauvage aussi grand, d’aussi près, à l’état naturel. Et c’était beau. Que ces animaux sont beaux, immenses, libres, nonchalants et majestueux à la fois. Monstrueux aussi, avec cette gueule d’extraterrestre, qui s’ouvre pour avaler du plancton.

On m’avait dit deux mètres d’envergure, et on ne m’avait pas menti. Deux mètres de peau noire (vue d’au-dessus) et de soie blanche, découverte lorsque la bête se retourne ou prend un virage un peu serré, mais toujours aussi lent et ample. Avec sa queue longue et fine comme un fouet de cuir, et ses espèces d’antennes, on dirait un vampire en cape.

Superbes. Mes exclamations ont fini par rester au fond de ma gorge, et j’en ai eu les larmes aux yeux. Je n’avais jamais vu d’animal aussi impressionnant.

Et cette journée s’achève exactement où elle avait démarré : lorsque le capitaine a allumé les machines, l’aube commençait à peine. Je suis montée sur le pont supérieur, pour regarder le soleil réapparaître exactement en face de l’endroit où nous l’avions vu disparaître douze heures auparavant.

Et ce soir, au son de ma playlist (décidément for bien garnie) #IbaliveIcandive, je suis à nouveau posée sur le toit, en train d’imprimer dans ma mémoire chaque centimètre carré de ce panorama sur 360°C, parce que ce paysage est de la matière dont les rêves sont faits.

Je l’imprime pour que mon subconscient sache me ressortir ce décor avec précision les soirs où j’aurais besoin de chaleur et de réconfort pour trouver le sommeil. Lorsqu’il cherchera des idées de monstres à projeter pour exorciser des angoisses trop réelles pour que je puisse fermer l’oeil, il pourra toujours invoquer des vampires en forme de raies manta.

La surface de l’eau est presque parfaitement lisse, rompue par intermittence lorsque les tortues sortent la tête et le sommet de leur carapace pour prendre quelques respirations, avant de disparaître aussi subtilement qu’elles étaient apparues.

Des traînes de fumée balaient le ciel, allumées par les derniers rayons du soleil mourant. Derrière moi, des monts abruptes cachent maladroitement la rocaille volcanique et la pierre rouge sous de grossières mailles de végétation. À leurs pieds, toute une jungle s’est développée sur les marécages, qui abritent sans doute des nuées de chauve-souris.

Le vent est doux. Et je suis bien. J’ai compris le secret des gens heureux.

— Mardi 19 juillet

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