D. 13 Force of habit

J’avais jamais remarqué à quelle vitesse les habitudes s’installent. Un jour nouveau, plus de structure, et il n’en faut qu’un deuxième au même endroit, dans les mêmes conditions, pour que déjà, des mécanismes apparaissent. Les prémices des habitudes ne sont autres que des rudiments de confort : ce sont des graines plantées sur la terre brûlée, qui en germant, installeront un environnement de sécurité. Plus le temps passe, et plus leurs racines sont profondes. Plus il devient difficile de s’en détacher.

Jusqu’à ce qu’un feu ravage tout, et que l’on se retrouve à nu.

Un jour, deux jours, six jours et ces manies du quotidien sont revenues, plus coriaces que la mauvaise graine. Elles pousseraient n’importe où, même sur le pont d’un navire violemment balloté par la houle. J’ai passé sept jours sur le Lambo, et c’était déjà un de trop, sur la fin. Le sixième jour était trop confortable pour me surprendre. Au septième, je n’ai même pas pris la peine de monter sur le sundeck pour admirer le coucher du soleil.

Force of habit. Parce que des habitudes nait la routine, et de la routine nait l’ennui. Sans que je ne m’en rende compte, mes habitudes parisiennes étaient devenues une camisole de force, qui m’immobilisait. « Pas le temps » pour ci ou ça, vous comprenez, je dois d’abord faire toutes ces tâches dont certaines finissent davantage par relever du rituel que d’une quelconque recherche de productivité.

Les habitudes m’étouffent bien plus qu’elles ne me soulagent. Je m’en fous, finalement, de ne pas savoir où je vais dormir la nuit prochaine. Je trouve bien plus anxiogène le prospect de connaître avec certitude le déroulé des 365 jours à venir. Manger à heures fixes plutôt que selon mon appétit, dormir un « quota » quotidien plutôt que selon mes besoins, faire du sport en salle comme un hamster en cage, pour éliminer le surplus des calories ingurgitées lors de repas trop riches et trop nombreux pour une vie trop sédentaire… Quelle angoisse !

Il m’aura fallu cinq jours en mer et pas moins de dix jours à des années lumières de ma zone de confort pour me rendre compte qu’une importante partie de l’ennuie qui m’étouffe inexorablement provient de mes propres habitudes. De moi-même, donc. Parce que je ne pensais vraiment pas réussir à m’ennuyer au bout du monde.

Mais les habitudes poussent toujours aussi vite sous les tropiques.

Le chef de croisière avait ses habitudes, à Labuan Bajo. Apéro au « Pirate », depuis un rooftop certes très classe, mais au standing et aux prix très européens : pas du tout le genre d’établissement dans lequel j’aime dépenser mes dollars en voyage. Puis, dîner dans un resto italien, supposément le meilleur de la ville (ce qui ne devrait pas être trop difficile, vu la taille de l’agglomération et le peu d’appétence des locaux pour la pizza). Là encore, mon coeur ne se serait pas tourné vers un choix entre pasta et pizza, pour ma première soirée sur l’île de Florès. Fussent-elles les meilleures de l’île.

Mais j’avoue que c’est étrange de dîner dans une terrasse couverte abondamment ventilé (avec un four à pizza par 30°C, aussi…), de déguster des plats parfaitement européens (c’est un vrai Italien qui dirige la maison), le tout pour une addition de… 7€, pour ma part : une pizza végétarienne sans fromage et un jus de citron.

Et puis, sans nous demander notre avis, il nous a embarqué pour « Le Paradise », un autre bar avec vue, où des musiciens se succédaient sur l’estrade.

On n’aurait pas pu lui faire entendre qu’on préférait aller flâner au marché aux poissons, ou dîner dans un boui-boui où la carte n’est pas traduite en anglais — profitant de sa présence à nos côtés pour appréhender cette situation légèrement périlleuse ! Mais non, il avait sa pizza en tête depuis le début du voyage, il nous en avait parlé dès le premier jour.

C’est marrant, de voir un grand baroudeur aussi englué dans ses habitudes. T’as beau parcourir les sept mers, quand t’arrives au port, tu ne te poses pas de questions.

Je vais mettre à profit les jours à venir pour faire le tri dans mes habitudes. Je vais faire l’inventaire de mes manies, de mes rituels, définir les bases de mon confort et les limites du luxe. Et je serai attentive, dès la rentrée, à ne pas laisser ces graines dégénérer en forêt vierge, me faire clouer sur place par un lierre de petites contraintes fondues dans une sensation de familier.

Cet été, je laisse mon quotidien en jachère. Avec la ferme intention d’y faire pousser des merveilles dès la rentrée.

— Mercredi 20 juillet

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