D. 16 Il ne me manque rien

Je continue mes réflexions sur les habitudes, en glissant sur la question du confort. Hier soir, j’ai fait mon sac pour les cinq jours à venir. J’ai gardé les vêtements chauds, parce que nous allions un peu nous poser en altitude, et qu’on ne sait jamais, les nuits pourraient se rafraîchir.

Mais j’ai viré mes affaires de plongée : exit le shorty, les palmes, le parachute et son plomb de 500g, la lampe-torche étanche également sévèrement lestée (pour ne pas perturber ma flottabilité, bien sûr). Tout est resté à l’hotel, que je retrouverai mercredi ou jeudi soir.

Exit aussi le Routard de Bali-Lombok, dont j’ai déjà tiré l’essentiel des informations pratiques. J’ai largué mon pantalon de pyjama panthère, trop épais pour le chaud, trop léger pour le froid, et trop lourd à porter. C’était mon choix « demi-saison », mais il n’y a pas de demi-saison ici. Il fait 30°C ou il fait froid parce qu’on est en altitude. Faites vos jeux.

Je me suis fait la réflexion pendant le trajet, dans la voiture climatisée qui nous amenait de Labuan Bajo à Ruteng : il ne me manque rien. En termes matériels, entendons-nous bien.

Je me prends à me demander : à quoi servent les myriades de TRUCS qu’on est capable d’entasser dans nos appartements ? J’ai eu plus de six appartements (déjà !) dans ma vie, autant de déménagements, tellement de cartons, et pour le cinquième, j’ai simplement renvoyé chez mes parents des cartons pas déballés du précédent déménagement.

À quoi ça me sert ?

À quoi ça me sert, tout ça ? Tous les livres dont j’ai besoin sont sur mon Kindle — ou ils finiront par l’être. Les habits dont j’ai besoin se résument à deux ou trois tenues pour pouvoir tourner entre les lessives, et de quoi répondre aux contraintes climatiques et environnementales.

Mais le luxe que c’est, de ne pas avoir à se poser cette question le matin : qu’est-ce que je mets ? Et bah LA tenue propre qui correspond à la météo du jour, ma chère. Le choix est très vite fait, et il est pleinement satisfaisant.

Je me surprends, plusieurs fois par jour, à me demander « OK, comment je m’occupe ? ». Si je veux une connexion Internet, il faut aller la chercher. Si je veux faire quelque chose, il faut m’organiser. Mais entre deux expéditions, excursions, visites, il faut bien « s’occuper », d’autant que la nuit tombe à 18h ici, et que la faiblesse de l’éclairage public en fait une VRAIE nuit noire dès 19h.

Donc, comment je m’occupe ? C’est magique. Je réfléchis. Je lis. J’apprends l’indonésien (super vite vu mon temps libre). J’écris. J’écris sur l’ordinateur quand je prends le temps de me poser, j’écris sur mon carnet nul qui n’aura jamais assez de pages (donc que j’économise) sur lequel je gribouille des schémas de pensée, des raisonnements…

Je prends le temps de ne rien faire

Je n’ai rien et je ne m’ennuie pas, parce que je meuble de façon épanouissante. On avait plus de trois heures de route, ce matin. J’en ai passé une et demi à avaler du vocabulaire indonésien, et le reste à contempler le paysage, et reposer mes yeux par intermittence (ça balançait beaucoup trop dans tous les sens pour pouvoir dormir, et la passagère derrière nous a rendu ses tripes dans un sac plastique pas moins de sept fois. God bless her soul).

On est arrivé, j’avais pas vu le temps passer. On a trouvé un hotel, en marchant un peu. 100 000Rp la nuit, avec une porte qui ferme à clé, et dans la chambre d’en face, un grand Danois d’un mètre quatre-vingt. Mon ami, compagnon de voyage pour quelques jours encore.

On est allé déjeuner dans un warung, j’ai réussi à traduire une partie de la carte, assez pour lui permettre d’apprécier la diversité des options. On a mangé un Gado-Gado, un plat de légumes au tofu, tempeh et sauce piquante à la cacahuète. C’est tiède, un peu chelou, mais c’est bon (c’est servi avec des chips de crevettes et un oeuf dur, et je sais pas encore comment demander sans, et je refuse de gâcher de la nourriture ici donc je mange quand même, sauf si j’ai plus faim. Mais je ne fais pas de gâchis de principe.)

30 000Rp pour nos deux plats : à peine 2€.

Je m’étais juré : pas de scooter

Treize heure trente, ça y est, on a trouvé un scooter à louer. Trop cher, mais bon, 100 000Rp à deux, ça fait jamais que 3,50€ pour trois heures de scooter à travers les rizières en toile d’araignée de Cancar, c’est donné.

On part, je suis tétanisée à l’arrière, j’avais pas besoin de prendre un sac à dos, mais je l’ai rempli de mou pour me servir de dorsale en cas d’accident. Je peux pas lâcher prise sur les accidents de la route, je sais que ça pardonne pas, j’ai insisté pour avoir un casque qui ferme, tandis que la bride de celui de Magnus flotte au vent. J’ai un pantalon et une veste pare-soleil et coupe-vent, mais on roule à 30, parce que s’il accélère, je lui plante mes cinq doigts dans l’épaule et je lui déboîte la clavicule, c’est sûr.

Mais on avance, et je me détends, parce qu’on a un bon scooter et qu’il conduit bien, il ralentit quand il faut, la route est en bon état, et puis on quitte la rue principale pour s’engouffrer dans les rizières.

Les rizières de Cancar (on dit « Tchannchar »)

Y a pratiquement plus de circulation, maintenant le challenge c’est les trous sur la route, mais ça y est, je me sens bien. On monte dans la jungle quand soudain la forêt s’écarte et on vole au-dessus des rizières, qui dégringolent à quelques mètres de nous. Le ciel est nuageux mais c’est beau quand même parce que ça fait ressortir le vert que sinon le soleil écrase, et le ciel d’acier vole son éclat.

La route qu’on suit arrive dans ce village, dont j’ai pas imprimé le nom. Un truc en G, qui ressemble à « montagne », donc « gunung » ou quelque chose dans le genre. Le riz sèche sur des grandes bâches devant les maisons. Les enfants courent après le scooter, nous lancent des « hello ! » enthousiastes et éclatent de rire quand on leur répond.

Les habitants nous sourient, les filles et les garçons sont habillés pareil, ils jouent pareil, ils travaillent aussi, on les voit porter des sacs de riz ou des bidons d’eau, on voit des dos cassés dans les rizières aux alentours, recouverts de vêtements contre le soleil qui tape quand même malgré les nuages.

On est rentrés, et j’étais bien. Dans la rue, les lycéens nous arrêtent pour « practice english! ». Ils font des stages et des formations dans le tourisme et l’hôtellerie, donc ils savent demander qui on est, d’où on vient, pourquoi on est là, quel est notre programme. Ils veulent faire des photos avec nous.

Au début j’étais un peu méfiante, parce que j’ai des objets de valeur plein les poches. Des trucs. De l’argent. Qu’est-ce qu’ils veulent me vendre, encore ?

Ils n’ont rien à vendre, ils veulent juste parler anglais. Et ils éclatent de rire aussi quand je leur réponds « saya senang belajar bahasa indonesia ». Ou « saya suka », je sais pas trop. Je suis super contente d’apprendre l’indonésien, en gros.

C’était le 16ème jour de mon aventure, et aujourd’hui, c’était vraiment l’aventure. Ça fait peur et ça surprend, ça secoue et détend. Je n’ai rien avec moi, et il ne me manque rien.

Quelques résolutions

Conclusion, résolution : à mon retour, grand ménage de printemps dans mes placards. Ça faisait déjà quelques années que j’avais arrêté de faire du shopping, mais va falloir se débarrasser des fonds de tiroir, littéralement. Toutes les fringues qui ne sont plus confortables, plus à ma taille, qui ne remplissent aucune fonction pratique (sport, froid, pluie, soleil, chaleur), ça dégage.

Tous les objets à vocation sentimentale, soit j’en fait une photo et je raconte son histoire sur Instagram (ça durera plus longtemps et ça prendra moins de place), soit en fait, ça vaut pas le coup d’utiliser de l’espace pour un truc dont j’ai oublié le sens. Dans les deux cas, j’en ai pas besoin dans mes armoires.

Tous les livres qui n’ont pas une fonction pratique (dont j’ai besoin en ce moment, et régulièrement), ça va dégager aussi. Ça ne se jette pas, bien sûr. Je vais les donner. Mais je vais réfléchir à comment m’en séparer… Ceux qui me restent sont, pour la plupart, dédicacés. J’aimerais bien les garder pour ma future bibliothèque, mais dieu seul sait où et quand j’en aurais une.

Je crois que j’aime davantage l’idée que mes exemplaires dédicacés continuent leur vie de livre, à passer de mains en mains, à l’infini.

Quelqu’un finira par se retrouver avec un original de François Hollande, signé au nom de Clémence, « avec toute mon amitié ».

Je ne crois pas que toutes les choses que j’aime et qui m’entourent à Paris soient sans valeur, ni utilité. Je crois juste qu’elles prennent trop de place dans ma vie, que je pense sans cesse en termes de confort et pas assez strictement en termes d’utilité.

La moitié des affaires que j’ai emportées est inutile. Mais elles m’apportent un certain confort. Moitié moins, voilà un objectif.

Réduire de moitié la quantité de « trucs » que je possède. Je veux me recentrer sur l’essentiel dans ma vie, et ça passe par redescendre mon centre de gravité au plus près de la Terre.

Demain soir — Inch’Allah ! Nous dormirons à Wae Rebo, dans un village traditionnel. C’est-à-dire à même le sol, dans une espèce de hutte collective. « Les toilettes sont dans la nature » peut-on lire sur Internet.

Je m’attends donc à prendre une nouvelle leçon sur le confort matériel et la simplicité.

21h, je fais les comptes de la journée : 100 000 pour la nuit, 50 000 chacun pour le scooter (j’offre les 30 000 d’essence, c’est lui qui a conduit), 15 000 chacun pour le déjeuner, et j’ai fait des folies ce soir : 45 000 pour des nouilles frites et un thé au gingembre.

240 000Rp, soit environ 17€. Paris et ses pintes à 7€ ne me manqueront pas, c’est certain.

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