D. 35 Pour le meilleur ET pour le pire

La visibilité était exceptionnelle ce matin. On était vraiment en suspension dans une solution de crystal. Le bleu au-dessus et au loin était clair, le sable était blanc. On voyait bien les thermoclines, dérouler leurs rubans de soie transparente. Le froid nous prenait à la gorge quand on les traversait, et le retour au chaud était doublement agréable.

D’énormes tortues dormaient sur le sable, et se sont levées de quelques coups de nageoires. À chaque fois que je vois des animaux aussi gros « voler » dans l’eau comme si la gravité n’existait pas… ça m’émerveille.

Ce matin, j’étais mieux que bien. Et j’avais un oeil sur Francesco, un Italien d’âge très mûr qui plongeait avec nous. Je surveillais sa consommation d’air, très importante cette fois-ci, surtout parce qu’on nageait pas mal à contre courant sur cette plongée (pourquoi ? Beats me. Je vais commencer à me dévouer pour faire les « current check », ça fait 2 fois qu’on évalue mal le courant, et comme on n’est jamais si bien servi que par soi-même…)

Homme âgé. Avec pas mal de bide. Troisième plongée en deux jours… Et gros effort sous l’eau… Dans ma tête, un voyant s’allume : profil à risque de crise cardiaque.

Et je me dis : ça peut arriver. On my watch, ça peut arriver. Être Divemaster, ce ne sera pas toujours kiffer my life en suspension dans le crystal, à se frotter le bout du nez avec les tortues de mer. Ça peut aussi être remonter à la surface en urgence avec un mec en crise cardiaque. Voire pire : devoir organiser une recherche, et remonter un corps.

Le pire est une possibilité

Pour le meilleur ET pour le pire. C’est important de l’avoir à l’esprit. Pour la plongée, comme pour tout le reste. Je rentre à Paris en septembre, et j’ai plein de projets, plein d’ambitions… Et plein de défis à relever.

Je ne crois pas que la sérénité soit dans l’insouciance. Je crois qu’au contraire, c’est en ayant conscience des risques, et en développant une maîtrise raisonnable des risques qu’on atteint la sérénité.

Adopter ce raisonnement, c’est éviter l’écueil de la facilité, et le naufrage de l’inconscience. Rien de pire que d’évacuer un risque en s’auto-persuadant que « la probabilité est nulle ». Ça prend vraiment pas tant d’énergie d’évaluer une situation, histoire d’étudier cette probabilité, et la balance coût/avantage des éventuelles mesures de prévention.

Et si ça coûte rien, c’est toujours une meilleure idée de prendre l’option sécurité.

Je me méfie tout autant des autoroutes de la facilité : les « on a toujours fait comme ça, on n’a jamais eu de problèmes ». Comme ces routes de campagne qu’on parcourt deux fois par jour, tous les jours, dont on connaît tous les virages au degré près… Jusqu’au jour où on en rate un.

La sécurité n’est pas dans l’habitude, elle est dans la vigilance. Y a pas de martingale contre les problèmes, seulement une attention critique, constante, intelligente.

Le leadership, une allégorie

Je suis restée coude à coude avec Francesco, et je suis remontée avec lui quand il a tapé les 50 bars. Les autres ont continué encore un peu. Better safe than sorry.

De retour sur la bateau, il m’a dit :

« J’ai consommé plus qu’hier, c’était plus physique aujourd’hui avec le courant, j’ai eu du mal ! »

Good call.

Le leadership, c’est assumer la responsabilité des « calls ». J’en ai vraiment marre d’être à bord d’une galère à me dire que j’aurais la main plus sûre à la barre. Le Divemaster, c’est un cran en-dessous de l’échelon qu’il me faut : celui où c’est moi le chef d’équipe, qui prend les décisions et les responsabilités — et assume les conséquences.

Pour le meilleur et pour le pire. Pour que le meilleur l’emporte, à moi d’envisager le pire, d’anticiper les problèmes pour les éviter comme on négocie un virage, pour les dépasser comme on franchit un col. Parfois, ça se fera dans la durée, et il faudra tenir le cap.

Je crois qu’une qualité essentiel d’un leader, c’est cette capacité à éliminer la peur, pour extraire l’information qu’il y a derrière, et réagir à l’information. C’est comprendre le langage des émotions, mais savoir changer de registre. Ne pas ajouter de la panique à l’angoisse, par exemple, mais apporter de la sérénité et des solutions.

Sérénité, et solutions. Sous l’eau, la panique est le dernier avertissement immédiatement avant l’accident, et toute ma formation consiste à détecter les problèmes avant qu’ils ne déclenchent une panique.

Ce que je sais faire sous l’eau, sans parole, ce que je sais transmettre par mon attitude, mon regard et quelques gestes, je dois savoir le faire en mieux à la surface, en pleine possession de mes capacités.

Pour le meilleur et pour le pire. Être préparée à l’un n’enlève rien à l’autre. Bien au contraire…

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