D. 45 Est-ce que le temps joue pour ou contre nous ?

Bira Dive Camp est un oasis, posé sur une plage, au milieu d’une baie. Y a pas vraiment de route, de toute façon y a pas grand chose autour, y a pas vraiment de ville à proximité. Y a pas l’Internet, tout juste de la 3G (dieu merci), et y a pas d’horloge aux murs, nulle part.

Y a un seul miroir, au-dessus des « lavabos » du bloc sanitaire. Du coup, je me vois une fois par jour, au sortir de la douche (le soir, j’ai ma lampe frontale qui inonde le reflet).

L’horloge mesure le temps, le miroir me montre ses marques sur mon corps… À part mon épilation du sourcil qui se barre sérieusement en couille, il ne se passe pas grand chose sur ma gueule, en 45 jours…

45 jours. Je les compte pour éviter qu’ils ne m’échappent, mais ça ne marche pas : le temps passe quand même, à ses vitesses relatives et capricieuses.

L’heure et demi d’intervalle de surface qu’on passe sur le bateau entre deux plongées fait en réalité 10 minutes quand j’ai décidé de dormir, et 4 heures quand le vent bat la coque et siffle à mes oreilles.

Le temps gouverne, et je subis

Le temps en profondeur joue toujours contre nous. Plus je reste, moins j’ai d’air, plus j’ai d’azote dans les tissus, plus courte sera mon exploration, plus longue sera la remontée. Le temps gouverne, et j’obéis. Je subis ?

Et à la surface ? J’ai déjà réfléchi sur le temps pendant ce voyage, celui qu’on (ne) perd (pas) à réfléchir, mais aussi à sa valeur (Time is of the essence). Mais c’est une question complexe, et elle revient en ce 45ème jour, parce que le temps qu’il reste vient de reprendre une dimension concrète : deux semaines.

En deux semaines, est-ce que je vais réussir à boucler mon Divemaster ? Il me reste tellement d’épreuves physiques et de tests à compléter… Il y en a pour plusieurs jours entiers, et il va falloir jongler avec les plongées pour les clients.

Et je voudrais vraiment boucler mon roman, auquel j’ai pourtant pas touché depuis ma promesse de m’y remettre. J’ai une infinité d’excuses, entre ma crève, la théorie à se coltiner, les plongées, ma fatigue profonde après, j’ai faim et j’peux pas manger quand je veux, j’arrive pas à me concentrer le ventre vide.

Je subis.

Comment ne pas subir le temps qui passe ?

Ça m’obsède un peu, cette question. J’ai pas peur de vieillir, mais j’ai peur de passer à côté de ma vie, comme une vache regarde passer le train. Je ne veux pas être baladée par les flots de l’existence, je veux faire quelque chose de ce temps imparti, dont j’ignore la durée.

Ne pas subir, c’est choisir. J’avais écris cette phrase, une année, dans mes bonnes résolutions (2008, de mémoire — yep !) :

« C’est étonnant, un choix. Certains sont morts pour permettre aux générations futures de l’avoir, d’autres se tuent pour ne pas avoir à en faire.

On hurle et se plaint quand on ne l’a pas, et par moments, on préfèrerait ne pas l’avoir. En fait, on n’y échappe pas.

Si pour avancer dans l’espace, il faut mettre un pied devant l’autre, chaque mouvement qu’on fait dans le temps est un choix.

Tourner à droite, rentrer chez soi, partir, revenir, choisir ses amis, son école, ses études, choisir un nom pour son poisson rouge, un mot de passe pour sa boîte mail, choisir ses mots quand on parle, choisir d’entendre sans écouter, choisir d’aller, ou de rester. Choisir entre poulet ou poisson, entre le vert et le bleu, entre colère et pardon.

Tant de choix qu’on fait sans s’en rendre compte, et d’autres qui nous coûtent chaque fibre de volonté.

Je sais que je déteste choisir, sans doute autant que j’aurais haï vivre sans avoir le choix. Ce paradoxe me rend folle de rage à chaque fois que je me retrouve sur la corde raide devant cet éternel problème, qui porte en lui-même sa solution : le choix »

« Chaque mouvement qu’on fait dans le temps est un choix »

C’est ça, la solution, n’est-ce pas ? Les choix. Pas les grands choix de vie, qui filent le vertige et la nausée, et de toute façon je ne crois pas aux grands carrefours, comme si « prendre à droite » ce jour-là allait bouleverser mon existence. De 1, c’est déjà suffisamment balèze de faire des choix sans avoir la pression supplémentaire de se dire : ce choix va changer ma vie.

De 2, je pense qu’on peut toujours re-prendre un embranchement plus tard, changer de voie, recommencer, et qu’un choix n’est jamais aussi dramatique qu’il se présente. Parfois, j’aimerais qu’il le soit davantage, les gens ne choisiraient plus aussi légèrement de manger de la viande s’ils mesuraient réellement les conséquences de leur choix à chaque repas.

Faire des choix, ça se travaille

En 2008, j’étais torturée par le choix… En 2016, ça va beaucoup mieux. Qu’est-ce qui a changé ? J’ai arrêté de considérer tous les choix que je suis amenée à faire comme des pièges qu’on me tend, comme s’il y avait une mauvaise réponse ou une mauvaise option.

Un choix, c’est un mouvement dans le temps. Mais le temps n’est pas linéaire (vu que j’ai établi qu’il était relatif !). Donc choisir, c’est LE moyen que j’ai d’agir sur le temps, avec le temps.

Si je voulais vraiment terminer mon roman, j’enverrais bouler ma formation divemaster. Merci les meufs (car toutes les plongeuses sont des meufs, meilleur camp de plongée du monde), c’était fun, mais finalement je suis pas si intéressée que ça pour obtenir mon diplôme cet été, je préfère finir mon roman en continuant à profiter de ce cadre paradisiaque, et à plonger de temps à autres pendant ces deux dernières semaines.

Si je voulais vraiment obtenir mon divemaster, je me débrouillerais pour passer toutes les épreuves le plus vite possible et en être physiquement débarrassée en 4-5 jours. Et me dégager plus de temps de repos. Quitte à suspendre ce journal de bord.

Si je voulais vraiment écrire plus, progresser dans mes brouillons en cours, je m’aménagerais ce temps quotidien.

Et si c’était aussi simple que ça, de maîtriser le temps ? En faisant des choix.

Et si c’était aussi simple que ça, de prendre les commandes de sa vie ? En faisant des choix. Ses propres choix.

La différence entre agir ou subir, c’est pas le pouvoir qu’on a ou pas, les capacités, les possibilités, ce ne sont pas des éléments extérieurs. Ce sont nos choix, et notre propension à les fuir ou à les assumer. (À peu près Dumbledore, au passage).

La différence entre les résolutions que je tiens et celles que j’abandonne, c’est un choix. Entre les projets sur lesquels je m’investis et ceux que je délaisse, c’est un choix.

La différence entre la personne que j’étais et celle que je suis devenue, c’est une succession de choix. Et le premier d’entre eux, c’était la volonté de changer.

Alors, est-ce que le temps joue pour ou contre nous, dans la vie ? Ça dépend, meuf. C’est toi qui choisis.

All My Days

Oh, et le son du soir : Alexis Murdoch, All My Days.

Well I have been searching all of my days
All of my days
Many a road, you know
I’ve been walking on
All of my days
And I’ve been trying to find
What’s been in my mind
As the days keep turning into night

Well I have been quietly standing in the shade
All of my days
Watch the sky breaking on the promise that we made
All of this rain
And I’ve been trying to find
What’s been in my mind
As the days keep turning into night

Well many a night I found myself with no friends standing near
All of my days
I cried aloud
I shook my hands
What am I doing here
All of these days
For I look around me
And my eyes confound me
And it’s just too bright
As the days keep turning into night

Now I see clearly
It’s you I’m looking for
All of my days
Soon I’ll smile
I know I’ll feel this loneliness no more
All of my days
For I look around me
And it seems you’ve found me
And it’s coming into sight
As the days keep turning into night
As the days keep turning into night
And even breathing feels all right
Yes, even breathing feels all right
Now even breathing feels all right
It’s even breathing
Feels all right

D. 44 Good Leadership Takes Practice

Hier matin, Laura (mon instructrice) m’a laissé gérer les deux plongées de la journée. À charge pour moi de faire le briefing pré-plongée, de prendre toutes les décisions de la mise à l’eau à la remontée, et bien sûr, de guider la plongée.

Avec une seule plongeuse à bord hier, le challenge n’était pas le nombre, mais bien le rôle.

C’est dur, d’incarner le leadership. Il faut inspirer confiance, en démontrant de l’assurance. Il faut inspirer de la sympathie, en démontrant de l’humilité. Il faut être solide sur ses appuis, sans donner l’impression d’être bornée.

Il faut prendre des décisions, il faut remporter l’adhésion du groupe pour que ces décisions soient suivies. Il faut assumer les conséquences des problèmes qui surviennent, qu’ils découlent d’erreurs ou de circonstances, qu’on en porte la faute ou non : on en porte néanmoins la responsabilité.

Il faut être humain avec la force d’un être invincible, rester humble comme si le destin pouvait nous faucher demain.

Et de fait, en plongée, une erreur, un problème, peuvent avoir des conséquences dramatiques.

Leading takes practice…

Alors hier matin, même si je n’avais qu’une seule plongeuse à encadrer, plutôt expérimentée (50 plongées, Advanced), le défi était de taille.

Aujourd’hui, on a remis ça, mais avec 2 plongeurs Advanced, sur deux plongées supplémentaires. Mais cette fois-ci, Laura m’a laissée en charge de toute l’organisation, y compris l’accueil des clients, l’équipement, les formalités administratives, la vérification des certifications, bien sûr le briefing et toute la gestion de la plongée.

— Quelques notes à moi-même au sujet
du leadership et de ses challenges —

Confiance, sincérité et écoute de l’autre = la base

Ta confiance en toi doit être sincère, pas gonflée artificiellement. Ça sert à rien de se montrer plus sûre que l’on est, ça ne fait que renforcer la méfiance et le doute de l’autre.
Un bon moyen de le vérifier, c’est ma capacité à ressentir le niveau de stress de mon interlocutrice.

En l’occurrence, mon premier briefing était dans l’over-assurance. Je récitais dans ma tête les points obligatoires, les débitant avec la confiance d’une hôtesse de l’air qui démontre les règles de sécurité pour la 12 657ème fois de sa vie.

Ce n’est qu’au moment où je suis sortie de « mon personnage » pour demander à Laura si je n’avais rien oublié d’essentiel (spoiler alert : j’avais oublié un truc essentiel) que j’ai remarqué que ma plongeuse écoutait mon échange « stagiaire-prof » avec la même attention religieuse que mon briefing… Et j’ai percuté : stress.

En fait elle avait peur des requins, elle n’en avait jamais vu en plongée, et on était au bien nommé « Shark Point ». Et elle n’était jamais descendue à plus de 25m, alors que je venais de lui annoncer 30m en profondeur max.

Bon. Je lui ai demandé si elle était stressée, et elle a répondu oui. Donc j’ai mis en place avec elle des signes pour qu’elle puisse me dire sous l’eau « je veux remonter un peu » et « stop je veux sortir de l’eau » pour éviter une panique.

J’ai vu dans son comportement que ça l’a considérablement détendue : elle avait désormais les moyens de désamorcer des situations la mettant potentiellement mal à l’aise.

Et j’ai percuté que si j’avais pas cherché à dissimuler mon manque criant d’expérience dans l’art du briefing en tentant d’apparaître bien plus confiante que je ne l’étais, j’aurais chopé son stress plus tôt, et adapté mon briefing en conséquence.

Et en prime, ça aurait boosté ma confiance à moi, de me retrouver en face d’une personne qui s’en remet à moi pour assurer sa sécurité, plutôt que de me dire « c’est une plongeuse expérimentée, elle va me juger si je me plante ».

Je propose de ne plus me préoccuper à l’avenir des « on va me juger SI », et de gérer le problème du jugement si et quand il se présente. #NoteToSelf

Calme et sérénité permettent de multi-tasker en paix

Mise à l’eau, on descend, et là, les ennuis commencent. Je dois :

  • accompagner la descente de mon élève
  • repérer et gérer ses (éventuels) problèmes (elle avait des cheveux dans son masque, qui causaient des fuites)
  • toujours être plus bas, et devant elle…
  • …mais rester assez proche pour intervenir en cas de problème
  • surveiller mon profondimètre pour pas dépasser la profondeur max
  • surveiller le décompte de mon temps avant paliers de décompression (pour ne pas choper de palier)
  • surveiller ma consommation d’air
  • surveiller sa consommation d’air en lui demandant régulièrement…
  • …mais pas trop souvent non plus pour pas la saouler
  • gérer nos efforts respectifs vis-à-vis du courant
  • ET trouver des trucs à lui montrer planqués dans les coraux
  • ET surveiller le bleu des fois que des gros trucs passent
  • ET gérer l’orientation générale de notre progression

…Et tout ça c’est dans la phase zen, après on embraye avec la remontée.

Donc que s’est-il passé dans les premières dix minutes ? J’étais débordée. Je chéckais tout en boucle, sans retenir ce que je voyais, et j’ai eu mal au crâne. LA PRESSION, mais pas celle de l’eau, lol.

Ça sert à rien de tout faire en même temps, et bloquer mon cerveau en mode « HIGH ALERT » ou « VIGILANCE CONSTANTE » ne me rend pas plus efficace, au contraire : ça m’épuise. Ça me pompe l’air, littéralement. J’ai jamais consommé autant en dix minutes.

Bref. Stop. Respire. Relax. Zen. Et on reprend.

Et en fait, en mode « ZEN », j’ai trouvé une séquence pratique qui me permet de combiner toutes mes tâches dans un ordre logique, et efficace.

Est-ce que c’était si difficile ? Non. J’ai remis ça cet après-midi, pour ma 4ème plongée en guide, avec ma palanquée de deux plongeurs et mon instructrice. J’ai mené le groupe dans le plus grand des calmes, malgré plusieurs difficultés qui m’auraient sans doute stressée la veille :

  • descente très lente car mon oreille droite passait mal
  • je ne connaissais pas DU TOUT le site, première plongée dessus
  • ma palanquée comprenait un photographe, pire espèce de plongeurs à encadrer, vu qu’ils s’arrêtent douze plombes pour prendre des photos
  • j’ai flirté avec ma limite de décompression sur la fin, mon ordinateur étant visiblement beaucoup plus pénalisant que celui de Laura.

C’est fou ce que j’arrive à gérer quand je ne m’autorise pas à stresser, mais que je me concentre uniquement sur la gestion du ou des problèmes à anticiper, éviter ou résoudre.

Je me propose de ranger le stress dans la boîte à énergie, à vidanger quotidiennement par le sport, par exemple. #NoteToSelf

Listen & Learn : les deux ailes du succès

Pour être honnête, je pratique déjà cette philosophie, mais je me la répète ici pour bien continuer à l’inclure comme l’un des piliers essentiels de mon leadership.

C’est pas écrit dans les bouquins de théorie, parce qu’on peut pas savoir à l’avance sur quel type de plongeurs on va tomber, s’ils aiment le macro, le micro, le bleu, le fond, le courant,… S’ils sont à l’aise, nerveux, s’ils veulent se laisser guider ou si ça les fait chier parce qu’ils aiment l’autonomie, s’ils consomment beaucoup ou pas, s’ils sont susceptibles au stress et à la panique…

C’est pas écrit. Je peux en deviner une partie, mais surtout, je peux leur parler. Je peux leur demander ces informations. Je peux les écouter, quand ils parlent entre eux, quand ils posent des questions. Je peux leur poser des questions, la façon dont je les pose, la façon dont ils répondent me donnent d’autres informations.

Je peux les écouter quand ils me donnent du feedback, quand des gens plus expérimentés me racontent leurs faits d’armes, lorsqu’ils me donnent des conseils ciblés. Quand des gens moins expérimentés me font un rapport d’étonnement, me posent des questions « naïves » en apparence, mais pertinentes au fond.

L’information est un flux constant, à moi d’en tirer le nécessaire et l’utile, et de l’alimenter pour ceux qui y puisent aussi leurs ressources.

Je propose de continuer à considérer les gens qui m’entourent comme des ressources, une mine d’information, et jamais comme des pions à gérer. Respecter et prendre en compte leur individualité n’est pas seulement la clé d’un management safe et épanouissant pour tout le monde, c’est aussi une garantie d’enrichissement et d’amélioration continue pour moi.

Les gens qui réussissent ne réussissent jamais seuls. #NoteToSelf

…Oublie pas de kiffer

J’ai failli oublier. Et pourtant, ça aussi, c’est un essentiel du leadership. Je ne suis pas un martyr. J’ai pas perdu à la courte paille. J’ai choisi d’être là, j’ai choisi d’assumer cette responsabilité, parce que JE KIFFE ÇA.

C’est fucking grisant d’être à la barre, d’avoir face à moi des gens qui écoutent mes consignes, parce qu’ils savent que c’est la clé d’une plongée zen et cool.

Et même si j’ai une sacrée part de cerveau investie à anticiper et gérer les problèmes des autres, quand je suis en équilibre dans le bleu, je suis dans le kiff absolu.

C’est dur, c’est stressant, y a de la pression, y aura des défis que j’imagine pas encore, y aura des attentes, des décisions difficiles à prendre, de l’autorité à démontrer et à faire respecter, ce sera pas toujours facile au quotidien, je sais.

Mais j’ai choisi ça parce que je kiffe. Je ne risque pas de l’oublier.

…Mais juste au cas où : meuf, n’oublie pas de kiffer. #NoteToSelf

Le leadership, ça demande de l’entraînement, de l’expérience. Mais j’ai déjà des bonnes bases, il me semble.

D. 43 Achieving Excellence by Striving for Perfection

3%. Ou 4 erreurs, dont une « vraie » erreur : je me suis trompée de réponse. Y a toujours un détail, ou plusieurs, qui clochent, n’est-ce pas ? Rien n’est jamais parfait.

Est-ce qu’on se rend fou à chercher la perfection, ou est-ce qu’on se rend meilleur à toujours viser plus haut, plus loin, plus juste ?

Je pense que ça dépend de notre état d’esprit.

Il n’y a pas si longtemps, ces 3%, ces 4 erreurs, m’auraient frustrée. Pendant l’exam, j’aurais consacré de l’énergie à me focaliser sur l’objectif du 100%, au lieu d’être concentrée sur la question, et l’objectif immédiat : répondre correctement.

Et puis, à la correction, j’aurais été agacée, déçue certainement de ne pas avoir atteint la perfection.

Mais la perfection n’est pas un objectif opérationnel. C’est un chemin vers l’excellence. Et l’excellence, c’est l’avatar pragmatique de la perfection. Quand la courbe exponentielle tend vers plus l’infini, elle n’atteint jamais vraiment l’infini quand on la dessine.

J’ai appris à passer le cap : poursuivre la perfection, sans subir le contre-coup d’une déception quasi-systématique. Et au contraire, évaluer le résultat sur l’échelle réaliste de l’excellence.

En faisant ça, j’ai pas seulement réduit la dose de frustration que je m’auto-injectais régulièrement. J’ai amélioré mes performances, en éliminant une charge émotionnelle parasite : la peur de l’échec, extrêmement énergivore, et tout le stress qu’elle génère.

Mais surtout, j’ai développé cette habitude de toujours viser un peu plus haut, un peu plus loin que mes objectifs.C’est ce qu’il faut pour taper le centre de la cible, non ?

J’ai validé mon examen théorique. Ça va être une autre paire de manches pour passer les épreuves de natation, mais ça me fera un bon entraînement pour le niveau 4, que je compte aller chercher l’année prochaine.

J’ai fini de courir derrière la perfection comme un sanglier qui charge à l’aveugle (et fini par se prendre une bagnole de nuit sur une route de campagne). Je suis la panthère qui détale derrière sa proie, qui ne déploie toute son énergie que lorsqu’elle a ciblé l’effort à fournir. Parce que ses réserves sont comptées. Parce que c’est le résultat qui compte, pas l’intention d’y arriver.

J’ai arrêté de courir derrière un mirage. Du coup, l’horizon se dégage, et je vois plus clair, plus net, plus loin.

Ce ne sera pas parfait. Mais je prendrais à tout les coups excellent en réalité contre parfait en théorie. 

D. 42 Est-ce que la nostalgie se dissipe avec le temps ?

Je me suis laissée surprendre par la nuit. Il est plus de 21h, mes paupières sont lourdes et mes épaules endolories. J’ai couru ce matin, nagé cet après midi (cette bullshitteuse d’oreille se comporte normalement), j’ai animé une journée d’exam et de tests pour 2 débutants… Et j’ai fini par me poser un peu.

Au crépuscule, la lune a volé la vedette. L’énorme sphère dorée s’est levée comme un soleil éteint, au beau milieu d’un ciel pastel, doux comme les reflets de nacre du sable blanc, tiède entre mes orteils.

Je suis restée longtemps les pieds dans la caresse de la marée descendante, à écraser les ondes dessinées par la fuite de l’eau sur le sable trempé. Sous la lune.

Un soir comme celui-ci appartient à ces jours frappés d’éternité. On ne les emportera pas au Paradis, car il en regorge déjà.

J’ai pas d’inspiration, ce soir. Ou plutôt, j’ai trop d’inspiration. C’est le bordel. J’ai pas envie de démêler les noeuds. J’ai passé la soirée étrangère aux conversations, mais baignée de l’ambiance chaleureuse de la terrasse cosmopolite (mais très française ce soir).

Avant, j’aurais bu un verre. Ou plusieurs. Désormais, je laisse les émotions infuser, et m’envelopper. Je n’ai plus peur de les ressentir dans toute leur intensité.

Élucubrations au crépuscule

Est-ce que la nostalgie se dissipe, plus le temps passe ? Est-ce qu’on arrête de se languir du passé quand on commence à se réjouir du futur ? Est-ce que je serais moins nostalgique si je pouvais prédire l’avenir ?

Est-ce vraiment le passé que l’on regrette, ou le confort de la certitude d’un monde connu, face à l’excitation mêlée d’angoisse des lendemains indécis, flous, indéterminés ?

Un peu tout ça, peut-être. J’ai la sensation d’être en train d’écrire et de tourner une page de ma vie, en même temps. Je suis fière et gonflée de nostalgie en regardant derrière, fière et gonflée d’envie en regardant devant.

Au fond, j’ai déjà le pouvoir de prédire l’avenir, en mieux : j’ai celui de le construire, le façonner selon mes envies. Je pense que la nostalgie grandit avec le temps, chez les gens qui subissent leur existence. Plus j’avance, et plus j’agis, moins je regrette ces moments qui me faisaient rêver à mettre ma vie sur pause, pour en profiter plus longtemps.

Est-ce que le bonheur a toujours un arrière goût d’amertume ? Peut-être. Comme ces mets raffinés qui écoeurent à l’excès, mais ravissent dans l’exception.

Ce soir, je me prélasse dans la perfection de ces instants, fruits du hasard et de la vie que je me suis construite. Un choix à la fois, au gré de mes inspirations.

D. 41 Bullshit Me Not

6h00. J’ouvre un oeil, péniblement. J’ai pas encore bougé l’autre que déjà, je le sens : le tympan droit crépite encore. C’est toujours pas aujourd’hui que je reprends la plongée, mais je m’en doutais déjà hier. Ça tire toujours quand je me mouche ou que je baille.

Je soupçonne mon corps de se complaire dans sa routine-confort : on fait la grasse mat’, petit-dej sur la plage à 9h, on potasse la théorie, pause-dej à 13h, retour des plongeurs vers 15h, on surfe en 3G après la sieste, on re-potasse la théorie, on chill…

…Tant que l’oreille m’en empêche, je n’ai pas à me lever deux heures avant tout le monde, à préparer le matos, à me préparer, à me taper une demi-heure de bateau, à plonger deux fois une heure dans l’eau qui me refroidit (et agresse mon corps), re-le bateau, débarquer, débarquer le matos, bordel c’est lourd ces conneries, démonter, rincer, ranger le matos, bordel j’ai pas le temps pour la sieste : faut potasser la théorie.

Donc. Comme un gosse de six ans qui veut pas aller à l’école, je soupçonne mon corps d’être en mode : on est quand même mieux à lézarder sur la plage avec un bouquin dans les mains qu’immergé sous pression dans l’eau à 25°C deux fois par jour. JDCJDR hein.

Bon. Donc ce matin, 7h, j’ai pris les choses en main : ok, j’peux pas plonger, mais ça suffit de paresser comme un (gros) chat. J’ai enfilé mon legging, mes chaussures de trek, mon soutif de sport & mon maillot, et c’est parti pour 40 minutes de running à travers la jungle.

Naturellement j’ai oublié que j’étais en milieu de la jungle, donc au lieu de surprendre des biches et de croiser des chiens, j’ai failli me faire attaquer par des cochons sauvages et j’ai croisé un macaque. Same old same old.

Voilà, on se secoue le gras, on va suer un peu. J’ai décidé que ça suffit la convalescence. J’peux pas plonger, mais j’peux quand même me bouger, t’as vu.

Et comme par magie, BIEN SÛR, mon oreille va mieux. Amélioration significative juste après le run, qui s’est maintenue toute la journée.

Moralité ? Mon corps est peut-être un cheval sauvage, mais parfois, c’est un putain de mulet. Bullshit me not, fucking mule.

Demain, j’enseigne un cours théorique et je fais passer leur exam de nage et de théorie à deux Open Water, et je passe mon propre exam théorique en fin d’aprèm. Parce que je suis ready as fuck, bitch.

Et après demain, retour à l’eau. Faut pas déconner.

 

Qu’on s’entende bien : j’ai aucunement l’intention de forcer quoi que ce soit. J’ai juste décidé que j’étais pas malade et que j’allais me comporter en adéquation avec cette croyance empouvoirante (par opposition aux croyances limitantes, n’est-ce pas).

Et je m’attends naturellement à ce que mon état physique s’aligne sur mon état d’esprit.

D. 40 Don’t tell me what I can’t do

Je suis nulle en maths (mais badass en auto-persuasion).

Ça me tue. Je me souviens du moment exact où j’ai arrêté les maths, dans ma tête. Je ne sais plus quel jour c’était, mais j’avais 10 ans, j’étais en CM2, j’avais des zéros en problèmes, et je comprenais pas pourquoi j’avais faux.

« L’excuse »

Et c’est la première fois que j’ai entendu « c’est une littéraire ! ». Comme une excuse. Une excuse comme un sortilège. Et à mesure que ma scolarité progressait, l’excuse est revenue, jusque dans la bouche de mes professeurs. Je pensais avoir repris la main, retrouvé confiance, mais la prof principale, ma prof de maths en 3ème l’a (re)dit à mon père :

« Clémence n’est pas une matheuse, c’est une bosseuse.»

J’ai raccroché une deuxième fois. De là, je n’ai plus réussi à reprendre la main. En Seconde, les problèmes étaient devenus insolubles. En Première, j’échangeais les réponses des DM de maths contre des plans de dissertations de philo. J’essayais même plus. Play to your strength, right. À quoi ça sert de nager à contre courant ? Je m’épuise et je perds mon temps. Je ne suis pas une matheuse. Adios la carrière scientifique, c’est pas pour moi.

En Terminale, j’avais abandonné. J’ai préféré apprendre par coeur des corrigés d’exercice, 3 par chapitre, plus de 40 chapitres au programme, excusez du peu. J’ai préféré apprendre par coeur des putains de corrigés d’exercice plutôt que d’essayer de comprendre ce qu’on me demandait, ce que je faisais. C’était plus facile de faire marcher ma mémoire que mes méninges.

Je ne suis pas une matheuse.

Je ne suis pas une matheuse.

J’avais même pas besoin de me le répéter, j’en étais déjà convaincue.

Je ne suis pas une matheuse.

Je me suis rendue incapable

Je m’étais dit que je n’avais pas le choix : je ne suis pas une matheuse, vous comprenez. Je ne PEUX PAS résoudre des problèmes, j’ai pas le bon logiciel installé dans la tête.

Je ne peux pas. Je ne sais pas. Je ne suis pas capable.

J’ai eu mon bac en 2005. On est en 2016. Onze ans plus tard, je suis vautrée dans un canap’, avec vue sur la plage, mon bouquin de théorie ouvert à côté. Mais je m’en sers même pas, je me souviens encore de certaines formules : PV = nRT. La constante d’Avogadro. Le principe d’Archimède. Toutes celles qui j’avais gravé « par coeur » dans le disque dur, sans savoir qu’en faire.

Les énoncés de problèmes qui me faisaient perdre mes moyens, parce que j’avais pas les moyens de les comprendre, n’est-ce pas.

L’inertie des croyances limitantes…

En onze ans, qu’est-ce qui a changé ? J’ai arrêté de me dire que j’en étais pas capable. C’est du français, je sais lire le français. C’est des chiffres, je sais faire des calculs. Si je sais compter la monnaie au bar, je sais additionner les pressions en plongée. Au pire, si j’ai un doute, j’arrive à évaluer l’ordre de grandeur de la réponse. Si ça doit être beaucoup plus ou beaucoup moins, ou à peu près pareil.

Reste à traduire les mots en chiffres. Poser le problème. Mais poser le problème, c’est utiliser des outils pour construire le raisonnement. Ça aussi, je sais faire. Parfois les outils ne me sont pas familiers : je lis la notice. C’est le théorème, la règle, le principe.

Parfois j’ai besoin d’exemples pour apprendre à manier l’outil. Parfois j’ai besoin de m’exercer pour être sûre de bien savoir l’utiliser. Parfois je me plante, et je me corrige, pour utiliser l’outil correctement.

Et aujourd’hui, face à la mer, dans le chill le plus total, j’enchaîne les calculs de pressions-volumes-densités comme si j’avais fait ça toute ma vie. J’ai même de la musique en fond, parce que ça me faisait chier.

Don’t ever tell me again that I can’t do something

C’est les mêmes problèmes qui me faisaient suer il y a onze ans, et j’ai pas ouvert un bouquin de physique depuis onze ans. À quoi bon, je suis pas une matheuse, vous comprenez.

Mais bordel. Combien d’autres trucs dans ma vie, me suis-je persuadée (ou laissée convaincre) que j’étais incapable de faire ?

Il suffisait juste que je me débarrasse de cette conviction erronée : je ne suis pas une matheuse. Non écoutez, je n’ai pas un don inné pour les maths. Comme je n’ai pas des capacités sportives naturelles exceptionnelles. Je ne suis pas pour autant handicapée : les muscles, ça se travaille. Le muscle des maths aussi.

Ça fatigue, ça fait suer, parfois ça fait mal, parfois faut faire un break, mais c’est possible. J’en suis capable. Pourquoi je n’en serais pas capable, au fond ?

J’ai l’impression d’avoir entretenue une cécité hystérique pendant toutes ces années. Juste parce qu’en maths, les réponses ne me venaient pas aussi spontanément que les dates des batailles napoléoniennes (vachement moins utile que les applications pratiques du principe d’Archimede, by the way).

Ne vous avisez plus jamais de me dire que je ne suis « pas ceci » ou « pas faite pour cela ».

Ou plutôt, faites-le. Je me ferais un plaisir de vous démontrer le contraire.

Les démonstrations, ça me vient tout seul maintenant.

PS : un de mes plans de carrière « pré-retraite », c’était de finir par passer des concours externes de la fonction publique et quand même bosser dans la juridiction administrative. Parce que le droit c’est mon dada, et que je suis cap’ de réussir un concours en candidat libre.

Forget that. J’en suis à me dire que j’vais finir par devenir ingénieure et développer la recherche en plongée. S’il y a une frontière ouverte, c’est bien celle qui sépare l’homme des fonds marins.

Ça m’occupera jusqu’à la mort.

D. 39 Midnight Summer Bliss

La lune est presque pleine. Et ce soir, comme le ciel était clair, la lumière était telle que la plage était blanche. Le sable était tiède, et ma peau étrangement caramel sous la caresse de l’astre. Comme un néon blafard sur une carte postale.

C’est le bordel dans ma tête, ce soir. Alors j’ai pris quelque minutes pour faire le tri, vider le bruit, garder l’essentiel.

Mais ce soir, rien. Tout va bien.

On est allé dîner en ville. C’est-à-dire qu’on s’est réparties à 2 par scooter, et qu’on est allé se poser dans un « warung » de Bira. Un jus d’ananas frais, du tofu frit, de la sauce piquante et un émincé de légumes dans leur bouillon (Cap-Cay), le tout pour 45 000 Rp : 3€.

Parfois j’oublie que je suis au bout du monde, et que des moments comme celui-ci feront des souvenirs à collectionner.

Je me suis rappelée des Français qu’on a eu la semaine dernière, de leur putain d’arrogance, de leur mépris envers les Asiatiques, et vous savez pas ce que vous perdez.

Je me suis demandée, face à la mer, ce que je répondrais aujourd’hui à THE question de recruteur, de type ma plus grande qualité/mon plus grand défaut. (J’ai prévenu que c’était le bordel dans ma tête).

Je sais plus. Ma plus grande qualité, professionnellement, j’aurais dit ma capacité d’adaptation. Ma capacité à ne jamais m’avouer vaincue, battue, dépassée, ne pas être acculée dans une impasse, mais toujours retirer quelque chose d’une situation. Et je dirais que j’ai depuis renforcée cette qualité, en la doublant de mon rapport aux autres : avant, je cherchais souvent à m’en sortir seule. Les autres étaient une solution d’opportunité. Mais depuis quelques mois, et surtout depuis ce voyage, j’ai changé d’état d’esprit à ce sujet. L’équipe. Je suis encore plus performante en équipe.

Mon plus grand défaut, il y a encore quelques semaines, j’aurais dit mon impatience. Mon incapacité à être satisfaite du timing, quoiqu’il arrive. Soit j’ai pas assez de temps pour faire ce que je veux, soit les fruits seront mûrs dans trop longtemps.

Mais cette réponse appartient à l’époque où mon rapport au temps était conflictuel. Ce n’est plus le cas. Je sais que ce n’est plus le cas, parce que j’ai déjà perdu le compte des jours que je passe à terre. Ça m’aurait rendu folle il y a encore quelques semaines. J’aurais compté les heures avant ma prochaine plongée. J’aurais souffert de chaque minute non investie, non employée, non rentabilisée.

Je ne joue plus contre la montre. Le temps n’est plus une contrainte ni un obstacle, c’est une donnée. C’est neutre. Je ne maîtrise pas. Je fais avec.

Alors, c’est quoi mon plus grand défaut ? Je cherche. C’est important pour moi, de connaître mes faiblesses. J’aurais tôt fait de me rappeler mes forces sitôt lâchée dans le champ de bataille.

Mais mes faiblesses me prendront par surprise si je ne tiens pas ma garde.

Je cherche.

PS : ça fait trois nuits de suite qu’un animal se balade dans ma chambre quand j’éteins la lumière. Hier, il a fait vaciller le spray posé sur ma table de chevet, et ce soir, il y a carrément tout renversé (j’étais sortie). J’arrive pas à le choper en flag donc je sais pas ce que c’est…

Mon niveau de chill atteint des sommets. Mon moi d’une autre vie aurait déjà pâli d’angoisse et failli, rien qu’à l’évocation de pareille situation.

Demain, je coache deux jeunes Brits pour la théorie de l’Open Water (débutants zéro). Back to business, parce que même au sec, je peux partager ma passion.
🙂

D. 38 Learning from mistakes

Il faut apprendre de ses erreurs. Je suis rarement aussi péremptoire dans mes introspections, mais celle-ci est une leçon que je voudrais voir enseignée avec la même insistance que le théorème de Pythagore. Elle servirait bien plus souvent, d’ailleurs.

La leçon qu’on peut en tirer est parfois (souvent ?) le seul et unique bénéfice à récupérer d’une erreur. Alors si on ne va pas l’extraire, si on se contente d’enregistrer un échec, c’est un double échec qu’on devrait prendre en compte.

Si on apprend pourquoi on s’est planté, comment ne pas reproduire l’erreur, ça peut même devenir un zéro échec : la leçon est finalement plus importante que le résultat qu’on espérait atteindre.

Les erreurs ne sont pas des échecs tant qu’on en tire quelque chose

Je m’en fous de faire une, trois, cinq ou douze fautes à un QCM. L’essentiel est que j’imprime, que je grave dans le marbre de ma mémoire les réponses aux questions qui m’ont posé problème, lorsqu’il s’agit de notions essentielles.

Je fais ça depuis si longtemps que j’ai oublié que ce n’était pas naturel pour tout le monde. Mais je ne me vois pas exercer une position d’instructeur, d’enseignant, de « coach » sans être capable de transmettre en premier lieu cette leçon essentielle : les erreurs ne sont pas des échecs tant qu’on en tire quelque chose. Un feedback. Un principe. Une méthode. Une leçon. Une expérience.

Comment apprendre de ses erreurs ?

J’ai récemment découvert que le meilleur moyen de transmettre quelque chose était de raconter mon propre cheminement.

Comment je suis passée de la peur de l’échec à l’analyse froide et dépassionnée de mes erreurs ?

Tout est dans le « dépassionné », justement. Pour pouvoir apprendre d’un événement, il faut en détacher la charge émotionnelle. Fuck, j’ai merdé. OK. Est-ce que quelqu’un est mort ? Non ? Bon, on va s’en remettre assez rapidement, donc.

Je trouve qu’on se libère assez facilement de la charge émotionnelle d’une erreur en allant rapidement vers la question : « pourquoi » ?

Cinq « Pourquoi » ?

Qu’est-ce qui a merdé ? Que ce soit exclusivement de ma faute, ou pas, ou partiellement, ça n’influe généralement que très peu sur la réflexion : « pourquoi » ?

J’en décline plusieurs. Au bout de cinq « pourquoi », on arrive généralement au fond du problème, et au passage, par déterminer les parts de responsabilités. Mais comme ce constat intervient après avoir éliminé la charge émotionnelle, c’est abordé beaucoup plus sereinement.

En 5 pourquoi, j’arrive à déterminer que si je suis ENCORE clouée à quai pour la troisième fois en un mois, c’est parce que je n’ai pas pensé à prendre en compte les conditions tropicales pouvant donner lieu à des problèmes d’oreille. Ma faute, j’ai omis de me préparer à une éventualité pourtant probable : celle de choper des micro-organismes capables de m’attaquer le tympan. [DISCLAIMER : tout va bien, hein. Je suis sous antibio + gouttes, c’est juste saoulant d’être encore une fois cloîtrée à terre. Mais les conditions météo actuelles font que personne ne plonge de toute façon, donc bon.]

« Comment » ?

Après les pourquoi, vient le temps des comment. Ok, j’ai compris l’enchaînement de facteurs et de faits qui ont généré mon problème, comment il s’est produit, je réfléchis alors à comment éviter qu’il ne se reproduise.

(Déjà, on parle de « problème », et plus « d’erreur ». Sans la charge émotionnelle, il ne reste que le substrat de l’erreur : c’est souvent un, ou plusieurs problèmes.)

C’est le moment d’identifier plusieurs étapes : la prévention, l’évitement, la résolution.

La prévention

La prévention consiste à réfléchir à toutes les mesures, actions, questions qui doivent être posées en amont d’une situation, pour empêcher l’apparition/ la formation du problème. Dans mon cas, il s’agit d’une liste de questions que je dois poser à mon médecin ORL certifié plongée, et de récupérer une ordonnance adéquate en amont de mon prochain voyage plongée. Easy peasy.

L’évitement

L’évitement consiste à réfléchir aux contingences, aux « plan B », à toutes les mesures, actions et décisions à prendre lorsque les premiers signes d’apparition du problème sont présents. On peut encore l’éviter, mais sans doute déjà plus l’empêcher.

Dans mon cas, il s’agit de la routine de soin appropriée contre les infections tropicales (clairement pas maîtrisée avant la première otite), ajoutée aux premiers soins à administrer dès les premiers symptômes (pas maîtrisés lors de cette deuxième occurence).

La résolution

Enfin, la (ou les) résolution(s) consiste(nt) à planifier les issues de secours, dans le cas où malgré nos mesures de prévention et d’évitement, on se retrouve confronté au même problème.

Je crois qu’il n’y a pas de baguette magique contre les otites, mais la moindre des choses, c’est d’avoir avec moi le traitement approprié, et ne pas dépendre de médecins locaux avec lesquels la communication est limitée, ni de médicaments dont je suis incapable de lire la notice d’utilisation [DISCLAIMER: not the case here]

Pas de destin, pas de fatalisme

Le but de ce processus d’apprentissage, c’est de lutter contre le fatalisme, et la spirale de l’échec. À analyser ses problèmes et ses erreurs, on évite de s’auto-convaincre que le destin joue contre nous. On évite de se laisser déposséder de ses capacités d’action, en se laissant convaincre qu’on n’y peut rien, contre les coups du sort…

Apprendre de ses erreurs est une base de l’empouvoirement, pour moi. C’est reconnaître et apprivoiser mon propre potentiel, estimer mes capacités à leur juste valeur, voire taper un peu plus haut (parce que j’ai toujours tendance à me sous-estimer).

On peut toujours apprendre. Les erreurs nous fournissent des leçons qui ne figurent pas dans les livres. Elles sont le feedback de l’expérience.

Elles sont trop précieuses pour être jetés dans la fosse aux échecs, abandonnées à mariner dans les regrets. Car Dieu sait que cette soupe est indigeste…

D. 37 Le temps qu’on passe à réfléchir n’est pas du temps perdu

J’aime pas faire du surplace. Le temps qu’on passe à attendre la suite, à court ou à long terme, m’a longtemps paru être du temps perdu.

J’ai le vertige quand je pense aux jours, aux semaines, peut-être aux mois qu’ont été toutes ces minutes additionnées, à attendre le bus, de la maternelle au lycée. Deux fois par jour. Vingt minutes, deux fois par jour, pendant quinze ans.

Et c’est sans compter les retards, les bouchons, les trains qui ne sont pas venus, les avions qui décolleront plus tard, les wagons arrêtés sur les voies… Les arrêts maladies, les après midi cloîtrée à l’intérieur, les « je m’ennuie », les « j’ai pas d’idée », et tout le temps passé à le tuer…

Mais le temps qu’on passe à réfléchir n’est pas du temps perdu. J’ai eu tant de temps morts pendant ce voyage, certains subis, d’autres choisis, et je réalise aujourd’hui que toutes les pensées filées pendant ces heures, tressées dans ces minutes, finissent par donner un canvas que j’accrocherai quelque part dans ma mémoire.

Pour quelqu’un qui a tant besoin de bouger, qui ne trouve l’équilibre que dans le mouvement, le temps sur place me semble toujours une éternité.

Mais le temps qu’on passe à réfléchir n’est pas du temps perdu, parce que réfléchir est une activité productive et enrichissante. J’ai longtemps cru que j’y avais recours par défaut, en désespoir de cause, quand ma musique ne marche pas, qu’il n’y a pas de réseau ou que me téléphone n’a plus de batteries.

Mais le temps que je passe à réfléchir est du temps investi : même lorsque j’ai le sentiment que ce capital serait mieux utilisé autrement sur le moment… Je sais désormais que j’en tirerai profit. Quand le temps sera venu.

D. 36 Les habitudes qui tuent et les habitudes qui sauvent

Depuis le début de ma croisade contre les habitudes (jour 13, Force of habit), j’ai continué à réfléchir à ce qu’elles apportent VS ce qu’elles coûtent. Et j’en suis arrivée à la conclusion qu’il y a deux types d’habitudes : celles qui sauvent, et celles qui tuent.

Les habitudes qui sauvent, c’est le clic de la ceinture de sécurité, le tac-tac-tac-tac c’est bon j’ai mes clés, c’est le code de la CB, c’est vérifier la pièce jointe avant de cliquer sur envoyer. C’est tourner l’ouverture de la bouteille avant de mettre le bras dans le gilet. C’est regarder à droite, à gauche et puis à droite avant de traverser. C’est se relire avant de cliquer sur « envoyer ».

C’est les automatismes qui ne coûtent rien comparé aux drames qu’ils évitent.

Les habitudes qui tuent, c’est le « je connais la route par coeur », le « je pourrais m’équiper les yeux fermés ». Ce sont les mots qui viennent tous seuls parce qu’on écrit toujours les mêmes, les gestes qu’on fait sans y penser. Ce sont celles qui font que les jeunes singes agissent comme les vieux singes, sans se poser de question. C’est du goudron qui nous englue les plumes.

Les habitudes qui tuent sont celles qui n’ont pas de sens, juste l’illusion de la sécurité, maquillée en confort. C’est « si les clés ne sont pas sur le tableau, c’est qu’elles sont dans ma poche », parce que ça coûte moins d’effort de jeter un coup d’oeil que de tâter sa poche.

Les habitudes qui tuent endorment, les habitudes qui sauvent économisent de l’énergie sans compromettre la sécurité, la performance, la productivité, la créativité.

Ta réunion quotidienne ou hebdomadaire est une habitude qui tue si c’est juste une coquille vide, un RDV fixe qui existe parce qu’on le respecte. C’est une habitude qui sauve si elle sert à re-dynamiser une équipe comme la marée qui monte.

Tes TOC sont des habitudes qui tuent si tu sais plus pourquoi tu fais le tour de la cuisine avant de sortir de chez toi. C’est une habitude qui sauve si tu sais que tu vérifies l’état des plaques de cuisson et du robinet avant de t’absenter.

Voilà la clé de mon grand ménage : éliminer les habitudes qui tuent, et développer les habitudes qui sauvent.

Après deux semaines passées à plonger tous les jours, je pourrais m’équiper les yeux fermés. Mais est-ce que j’ai envie de me jeter à l’eau avec un équipement mis en place « par habitude » ?

Et comment je fais pour éviter que ça devienne une habitude ? C’est assez facile, au fond : je ne retiens pas les gestes, je retiens les raisons.

  • Faut que je flotte –> état de la stab (toutes les boucles)
  • Faut que je coule –> mes poids sont-ils bien en place ?
  • Faut que je voie –> Où est mon masque ?
  • Faut que je respire –> bouteille ouverte, détendeur fonctionnel, état de la réserve
  • Faut que je sache où j’en suis –> ordinateur
  • Faut que je me déplace –> palmes

Voilà. Pourquoi je fais les choses, ça peut pas devenir une habitude. Même si je fais la même chose tous les jours, plusieurs fois, je me rappelle à chaque fois : pourquoi je le fais.

Et ça, c’est une habitude qui sauve.