Quand le rideau se lève

— Jeudi, 8 septembre 2016

C’est un moment étrange, que celui qui précède l’entrée en scène. Il fait sombre, on avance à l’aveugle mais le pas est assuré, car on connaît son point de départ. Le coeur bat la chamade mais les traits sont reposés, car personne ne nous voit. On n’a pas encore remis le masque de son personnage.

On a répété les gestes et les mots qui nous porteront à travers le stress et l’émotion des premiers instants. Au pire, on improvisera. Et l’on pourra compter sur ses partenaires pour faire rebondir la balle, et préserver le rythme.

Les instants qui précèdent le lever de rideau sont un condensé d’émotions contraires. J’ai hâte d’y être et en même temps, je voudrais pouvoir figer le temps et relire mon texte une dernière fois. Mon texte. Les mots me viennent naturellement, mais si j’y pense trop fort, soudain ils disparaissent, et j’en perdrais le fil.

Le stress, les doutes, la peur, l’envie, tout s’entremêle dans un flux de confusion, où l’adrénaline finit par dissoudre l’effet paralysant.

Et puis, le rideau se lève. Les projecteurs s’allument. Showtime. On est en place. Il faut bouger, faire un geste, prononcer un mot, il faut déchirer le silence qui engourdit tous ses membres.

Showtime

Adolescente, j’adorais le théâtre, parce que c’était un brouillon, un jeu, une répétition générale. Je ne connaissais pas pire stress que celui qui précède l’entrée en scène, mais c’était aussi devenu un kif. Parce que j’avais fini par réussir à gérer cette pression en me rassurant : je connais mon texte. Je connais mes déplacements. Je connais même les répliques des autres, à force de les entendre.

Bref, pas de surprise, je maîtrise.

Aussi flippante qu’elle pouvait l’être, je trouvais pourtant la scène rassurante, comparée à la vraie vie. Parce que dans la vie, tu peux pas répéter une scène, tu ne peux refaire ton entrée, faire un filage, une italienne, une répétition générale avant de te laisser.

Dans la vie, c’est tous les jours la première, et il n’y a pas de répétiteur pour te permettre de t’améliorer.

De la vie, je ne peux rien connaître à l’avance, et je dois tout improviser sur le moment. Il y a ceux qui ça fait peur (mais j’oublie que la peur peut-être paralysante), il y a ceux que ça stimule.

J’étais de celles qui avaient peur, je suis devenue de celles que ça stimule. C’est le début de quelque chose, c’est une frontière de ma zone de confort, et forcément, ça picote de passer à travers. Au-delà, l’inconnu.

Alors, quand les applaudissement font voler le silence en éclat, quand la foule anonyme que tu ne distingues pas de l’autre côté des projecteurs se manifeste à toi, c’est une scène réussie.

Mais c’est que le début. C’est juste le lever de rideau. Le spectacle commence seulement.

It’s showtime now.

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Extrêmement, extrêmement fière d’avoir signé cette lettre motivation qui commence par : « wesh ». 

What time is it? (It’s action time)

— Mercredi, 7 septembre 2016

Le décalage horaire, c’est comme le mal de mer : j’y crois pas trop. Déjà, c’est hautement psychosomatique. Hier (ou avant-hier du coup ? bref), il était 8h00 du matin à ma montre, mais 2h du matin à Paris. J’avais dormi 6h, soit mon quota quotidien.

Mais je me suis dit : attention, tu vas devoir tenir jusqu’à « 5-6h du matin » (soit 23h-00h) avant de pouvoir aller te coucher, donc rajoute peut-être quelques heures de sieste plus tard…

Effectivement, on allait atterrir à 7h30 heure de Paris, mais 13h30 selon mon horloge biologique.

Alors oui ça décalque un peu, mais objectivement, c’est plus le fait de dormir assise dans un fauteuil d’avion qui défonce, hein. Mettez-moi dans une chambre d’hôtel et demandez-moi d’absorber 6h de décalage horaire d’Est en Ouest, franchement, ça va le faire. (D’ailleurs je trouve qu’attacher quelqu’un à un fauteuil d’avion et l’empêcher de se lever pourrait être une tactique de torture/pression psychologique assez redoutable. Ça tire dans les jambes, tu sais plus quoi en faire, et encore : moi j’ai QUE 60cm de jambes hein). (Mais je digresse).

Arrivée à Amsterdam à 8h du mat, donc, je me sens effectivement défoncée comme s’il était 8h du mat et que j’avais mal dormi. J’ai eu faim vers midi, j’ai eu envie de dormir comme après une longue journée suivant une mauvaise nuit.

J’ai eu sommeil (« avoir sommeil », cette expression de daron lol) vers 23h, soit pile poil dans mon rythme perso, qui devrait me faire lever entre 6h et 7h, à la cool.

C’est dans la tête, j’te dis

Alors voilà, le décalage horaire, c’est dans la tête. Tant que je ne passe pas la journée à « traduire » les heures qui passent en « temps qu’il est pour mon corps », mon cerveau n’a pas de raison de penser qu’il est l’heure de quoi que ce soit d’autre que ce qui est dicté par l’heure locale.

Sauf que. Sauf qu’il est 4h14 lorsque j’ouvre un oeil, et je me dis « ça va, pas de souci, il me reste 3 heures de sommeil ». Soit un cycle entier, et il n’est pas rare que je refasse surface entre deux cycles.

Sauf que… Impossible de refermer l’oeil. Donc à 5h14, parce que j’ai pas de temps à perdre à attendre que le sommeil revienne (ce qui pourrait prendre la journée, d’ailleurs, littéralement), j’ai pris mon ordi et je tapote des trucs.

Je comprends pas pourquoi mon corps ne saute pas sur l’occasion de rester en mode veille quelques heres en plus. Je pense que c’est ce soir qu’il va comprendre ce qu’il s’est passé, et que c’est fini les vacances à faire des siestes quand bon nous semble.

Right on time

Comme pour le mal de mer, même si j’y crois moyen, je suis bien obligée de reconnaître l’existence de certains signes physiques (vachement moins désagréables que le mal de mer, du coup quand même).

Pour autant, ça sert à rien « d’attendre que ça passe » en tête-à-tête avec le plafond. Tourner en rond dans mon lit, ça m’épuise davantage que de commencer ma journée un peu plus tôt.

Et puis je suis pas rentrée en France pour reprendre ma place dans un fuseau horaire. Je suis ici parce que j’ai des trucs à faire, des projets à mener, et même si le temps ne joue pas contre moi, je n’ai pas à me laisser balader par des inconvénients aussi futiles que le décalage horaire.

Alors je ne sais pas trop « quelle heure » il est dans mon corps, mais je sais avec précision quelle heure il est dans ma tête : It’s action time. Sharp on.

D. 60 bis Décollage…

Ouais, j’ai déjà posté un truc aujourd’hui. Mais c’est l’heure du départ, ça y est.Tu auras remarqué que je dis « départ » et pas « retour ». C’est vraiment l’arnaque du siècle, de croire qu’on peut « revenir » de ce genre de voyage. Quand tu vas de l’avant comme ça, que tu affrontes des peurs, que tu te dépasses, accomplis des défis que tu n’aurais même pas imaginé il y a de cela quelques années, tu ne « reviens » pas à ton point de départ.

Tu vas de l’avant. Toujours. Tu vas plus loin qu’avant.

Je continue mon voyage, même si la prochaine étape ressemble à mon point de départ, je sais que ça n’aura rien à voir.

Hier soir, j’ai regardé le coucher du soleil depuis la plage de Kuta, saoûlée par la foule de touristes, saoûlée par les sollicitations permanentes des vendeurs en tous genre, bref, un peu saoûlée de tout en cette fin de trip.

Ce matin, je suis allée nager une demi-heure dans la piscine de l’hôtel, juste parce que je peux, un peu pour le kiff et beaucoup pour me fatiguer dès le matin, histoire de réussir à dormir dans l’avion.

Deux jours à Bali, c’était presque trop. Un de plus et je me faisais chier, c’est sûr. Et puis j’ai déjà fait tous les massages possibles (les massages d’une heure à 7€, ça va me manquer. Vrai-ment me manquer).

J’avais hâte de partir hier (aujourd’hui ça passait mieux, j’avais calibré ma journée pour ne pas avoir de temps mort). C’est parce que j’ai hâte de ce qui va suivre.

Je suis partie avec beaucoup de questions, sur moi-même, sur mes envies, sur mes projets, sur mes rêves, sur mon futur… sur mes ambitions. Et en deux mois, j’ai trouvé beaucoup de réponses. J’ai niqué des complexes et tué des démons, j’ai dépassé des frontières pour ma plus grande surprise.

C’est ma nouvelle drogue, je crois : ma capacité à me surprendre moi-même. Je vais continuer, c’est sûr : tu te lances un défi. Tu te demandes comment tu vas y arriver. Tu fais des plans, des tentatives, tu te plantes, tu corriges, tu améliores… et tu réussis.

Et ça, c’est vraiment un kiff de malade — pardon my french.

« Going home? »

À tous les gens qui me demandaient, ces derniers jours, si je rentre « chez moi », je répondais « oui » en pensant : rien à voir. J’ai pas de « chez moi », et quand bien même, « chez moi » c’est n’importe où je le décide, où j’ai des trucs à faire, où mes voyages m’emmènent.

Pour un temps encore, « mes voyages » m’emmènent à Paris, parce que c’est le départ d’une autre aventure, celle qui me motive le plus, et me donne envie de repousser encore plus de frontières. Encore des premières fois, encore des problèmes à résoudre, des puzzles à construire, encore des défis à relever.

Et puis, sans rire. J’vais pas abandonner le navire à la veille de l’élection présidentielle. Qui va monter au front contre l’OPA de l’extrême droite sur le féminisme, et démêler la xénophobie de la lutte anti-sexiste ?

Embarquement immédiat. See you on the other side, comme dirait Adèle.

D. 60 Tu crois que maigrir, c’est trahir ?

Je m’étais pas vue de plain-pied depuis mon départ. Les miroirs sont rares, petits, accrochés trop haut, bref, si j’avais accès au reflet de mon visage pendant mon séjour à Bira, impossible de me voir sous la poitrine.

D’où parfois des surprises en découvrant des bleus, des écorchures, parce que v’là la vie à bord d’un bateau. Et je ne parle pas des piqûres et morsures diverses, infligées par des animaux inconnus.

J’ai eu un mini-choc, quand même, en me découvrant dans le miroir mural de mon hôtel. Alors, je crois que j’ai perdu du poids. Mais genre pas mal, quoi. Au niveau du ventre je le vois pas, parce que les proportions ont l’air d’être toujours les mêmes, mais mon tour de cuisses et de hanches a diminué, et surtout, le haut du corps ptin…

Les clavicules, j’aperçois même des côtes, de face et sur les côtés… Même le trait de la mâchoire ressort vachement. C’est assez unique de réussir à voir le changement aussi nettement, parce qu’on se voit tellement souvent dans les reflets, dans les miroirs, qu’on intègre les micro-transformations au fur et à mesure. Il faut comparer des photos d’une année sur l’autre pour vraiment trouver la différence flagrante, en tout cas pour moi : je n’ai jamais « vu » mes différentes oscillations de poids/morphologies dans un miroir.

Là, ça m’a surprise, mais ça n’aurait pas dû, au fond. Ces dernières semaines, même si je ne voyais pas le changement, je le ressentais. De ouf. Au début du stage, je n’arrivais pas à porter les bouteilles d’air à une main, je n’arrivais pas à mettre et enlever le bloc toute seule, ni d’ailleurs à sortir du bateau avec le bloc sur le dos : il fallait monter une marche, et je n’avais pas assez de puissance dans mes jambes pour me hisser aussi haut.

Fin du stage, évidemment, tout ceci était devenu possible. J’ai des bleus assez moches au bras droit, là où je laissais glisser la stab’ de mon dos vers le sol, mais j’arrivais désormais à réaliser des gestes qui m’étaient inaccessibles auparavant : je n’avais tout simplement pas les capacités physiques pour.

Où l’on reparle des croyances limitantes…

Ma première pensée, en me voyant dans le miroir, c’était :

« Ah mais pourtant j’ai rien fait pour ! J’ai pas fait exprès ! »

Ah mais sérieux meuf ? Tu t’excuses d’avoir maigri ? Genre tant que « t’as rien fait pour » alors ça passe ? Parce que sinon, c’était une trahison du féminisme, c’est ça ? C’était de l’hypocrisie envers toutes les filles à qui t’as déjà conseillé de « nique tes complexes », c’est ça ?

Mais dans quel univers se faire du bien serait une trahison de quoi que ce soit ? Ce serait pas ENCORE une saloperie de croyance limitante que tu t’es/ qu’on t’a mise dans la tête, hmmm ?

Probablement oui. Parce que le problème avec la recherche de la maigreur/minceur, c’est :

1. Les moyens
2. Les objectifs

Si ton objectif, c’est d’être « beach body ready » selon des standards complexants et sexistes, tu fais fausse route. Si les moyens que tu mets en oeuvre pour atteindre l’objectif « minceur » sont : un régime nocif (ou une alimentation insuffisante) et « se faire violence » à tous les sens du terme, là encore, tu vas droit à la catastrophe. Moyens nocifs pour objectifs toxiques, voilà la recette du désastre.

Mais si ton objectif c’est de réussir à ouvrir les pots de cornichons, à porter tes courses sur 3 étages sans rendre un poumon, à pouvoir courir un 10 km de temps en temps sans te claquer tous les tendons, voire poursuivre une passion sportive sans finir en lambeaux à la fin de la saison, ALORS peut-être que de secouer un peu de gras et refiler la place dégagée aux muscles est tout sauf une mauvaise idée.

Si ton objectif est sain, et que les moyens que tu vas mettre en oeuvre le sont aussi, alors « perdre du poids » n’est plus un mauvais exutoire à complexes empoisonnés, mais bien un moyen, voire une finalité d’atteindre un état de santé physique confortable.

J’ai un peu hâte de me peser quand même : je suis persuadée que l’aiguille n’aura pas bougé d’un kilo, parce que j’ai fait pas mal de muscle cet été. Donc on devrait rester sur un indice d’IMC constant, qui me place « en surpoids », preuve supplémentaire s’il en fallait que cet indicateur est du bullshit en barres.

Fun fact : mon sac faisait 14kg au départ, et me taillait les épaules tellement je le trouvais lourd, surtout au bout de dix-quinze minutes.

Désormais, il pèse 16-17kg (pesé au départ de Makassar), et guess what? Je le porte pratiquement sans effort. Beaucoup moins d’effort qu’à l’aller.

Bordel, j’ai l’impression d’être Peter Parker s’étant réveillé avec une force surhumaine. Bien sûr que je vais continuer à me muscler, maintenant que j’ai pu goûter aux bénéfices d’une amélioration physique tangible, there’s no going back!

Et en parallèle, je continue la chasse aux croyances limitantes qui ont pris racine dans mon esprit, et je tâche de désherber tout ça fissa.

Oh, et by the way: je prends l’avion dans six heures.

D. 59 Long Story Short…

Quelques « fun facts », hashtag Summer 2016.

J’ai passé 2 mois à me laver sans eau chaude, et même plusieurs jours sans douche, juste avec un bac d’eau et un seau. Et je pensais que ça me manquerait plus que ça, à vrai dire (Ok il fait 30 degrés, mais quand tu sors de plongée à 16h, t’as FROID. Et va pas me dire que c’est facile de prendre une douche VRAIMENT FROIDE le matin au saut du lit, hein. Vers 6h-7h du mat’ il fait pas 30°C…)

J’ai passé 2 mois en pyjama (tranquille, j’avais juste emmené un pantalon de trek, et j’ai fait qu’un seul trek de 2h, et de toute façon, ce pantalon est devenu beaucoup trop grand).

Je suis partie à l’arrache, en improvisant mon voyage jour après jours, surtout à Flores.

J’ai fait des rencontres précieuses, et vécu des moments vraiment uniques.

J’ai appris des rudiments d’indonésien, assez pour commander à manger, expliquer ce que Je mange ou non (pas d’animaux, pas de sucre dans mes jus, pas de lait ni de fromage, bof les oeufs merci)

Je me suis déplacée en scooter, en passagère sur des scooters conduits par d’autres gens, soit environ la peur de ma vie au carré.

J’ai appris à négocier. À réfléchir à un prix avant de le demander, et à le négocier, quitte à renoncer.

J’ai dormi dans des endroits qui ne ferment pas à clé, qui ne ferment pas tout court d’ailleurs, où des animaux plus ou moins gros s’invitaient parfois UN PEU TROP PRÈS.

J’ai encadré des plongeurs, pris le lead, du briefing à la remontée sur le bateau.

J’ai briefé des novices et assisté à des baptêmes de plongée, et ça c’était sans doute l’une des expériences les plus spéciales de cet été, pour moi. Mon baptême m’a laissé un tel souvenir, que de devenir celle qui participe à l’initiation d’autres curieux•ses était vraiment une étape significative. Et émouvante pour moi !

Bordel, j’étais À KOMODO !!! Et même si j’ai pas plongé, je me souviens des dimanches après midi passés à regarder des documentaires sur ce genre de paradis naturels, à rêver d’y aller un jour. Je revois la gamine fascinée par ces monstres terrestres et marins, ces paysages colorés, se promettre au fond d’elle : « un jour, j’irai là ». Komodo bordel. Non seulement j’y étais, mais j’y reviendrai pour plonger ! Donc en fait je peux carrément écrire : j’ai réalisé un rêve de gosse !

J’ai tenu un budget (genre, vraiment !!!)

J’ai assimilé 600 pages de cours théoriques

Je suis devenue Divemaster PADI. 

J’ai arrêté d’être nulle en maths

J’ai lu 4 tomes d’Outlander (je te remercie pas Diana Gabaldon) (mais en fait si, parce que c’était chouette à lire, et ça m’a remotivée à écrire).

J’ai pas bu une goutte d’alcool tout en prenant des apéros et en faisant des restos très souvent…

J’ai écrit 4 Carnets de Sobriété pour mad, et d’autres articles à la volée

J’ai écris 62 billets de blog, and counting (il manque deux jours, quand j’étais malade sur la croisière, les jours 8 et 9. Mais j’ai écrit -1, -2 et -3…)

J’ai posé un point final à mon premier roman (disons la version « chasse à l’éditeur », en espérant en trouver un•e qui m’aidera à retravailler encore cette version) (ou me dire banco-j’achète, hein, je suis pas difficile).

J’ai fais des choix et des plans pour l’avenir, et j’ai commencé à bosser dessus.

Non, j’ai vraiment pas perdu mon été.

Et j’ai vraiment hâte de rentrer.
🙂

D. 58 L’autre ciel, plus dense que le velours et plus doux que la soie

J’ai toujours aimé l’odeur de la mer, tout en étant terrifiée par son étendue. Elle incarnait pour moi l’angoisse de l’inconnu, je pense. Face à elle, tu vois loin, jusqu’à l’horizon, et pourtant tu vois rien : en-dessous de la surface tout est un mystère. Pour de vrai, en plus.

L’Homme sait explorer l’Univers aux confins de la Galaxie par toute une tripotée d’instruments, mais on est toujours au moins aussi ignorants de ce qu’il se passe à des années lumières de la Terre, qu’à quelques kilomètres de fond entre deux continents.

L’activité humaine, entre pollution et surpêche, est en train de bouleverser l’équilibre d’écosystèmes dont on ignore encore l’existence. Les espèces marines meurent et disparaissent plus vite qu’on ne les découvre. La chaîne alimentaire aquatique se casse la gueule à mesure que la pêche intensive en pulvérise des maillons entiers. Les déchets de nos élevages intensifs charrient des polluants mortels pour la faune et la flore sous-marine.

J’ai toujours eu peur de la mer, mais c’est elle qui devrait avoir peur de nous.

J’avais arrêté d’acheter des fruits de mer ou du poisson avant de mettre la tête sous l’eau pour la première fois. Avant de découvrir la richesse, la majesté, la grâce, la beauté de cette environnement. Que dis-je, d’une infinitésimale fraction de cet environnement seulement.

J’ai effectué 109 plongées. Passé plus de soixante heures sous l’eau. Vécu des rencontres émouvantes, intrigantes, impressionnantes, excitantes… De l’extraordinairement petit (un hippocampe pygmée, moins de 5 millimètres), à l’incroyablement grand (une raie manta).

Et j’ai encore rien vu.

Sunset above the clouds

Lorsque mon avion a percé la couche de nuages, le soleil éclairait encore la voûte céleste, peignant un bandeau rose fluorescent par-dessus l’horizon.

La lumière descendante jetait un voile irisée sur la soie des nuages, et le velours de la mer, quelques kilomètres plus bas.

Voilà, ça y est, j’ai obtenu un niveau de plongée « pro », une étape seulement, comme une licence pour aller explorer toujours plus, toujours plus loin… Mais je ne peux pas m’empêcher de me demander ce qu’il restera à explorer d’ici quelques années.

Déjà, la différence est flippante entre les eaux ouvertes à la pêche et aux loisirs, versus les espaces protégés, les réserves marines. C’est bien simple, hors réserve, on ne voit pas de « gros » (pêchés, ou barrés vu qu’on pêche leurs proies). Il n’y a pas de « moyen » non plus (pêchés, barrés ou décimés par la pollution). On ne voit que du « petit », de l’anémone, de l’éponge, du petit crustacé, mais eux aussi souffrent de la pollution et disparaissent.

C’est marrant, parce que je m’étais toujours dit que je ne serais probablement pas végane si je n’habitais pas à Paris. Je consommerais du local si je vivais dans un îlot perdu, au bord d’une plage, au fin fond de l’Indonésie.

Sauf que le fin fond de l’Indonésie, j’en reviens. Et que même « manger local » augmente la demande, donc la pression sur les pêcheurs locaux, donc sur l’environnement. Donc en fait, c’est toujours non. Je ne sais pas quand est-ce qu’on finira par collectivement s’y résoudre, l’océan n’est pas notre garde-manger, c’est notre réserve d’oxygène, et le problème c’est qu’il ne peut pas continuer à assouvir ses deux fonctions en même temps.

C’est soit l’un, soit l’autre, à terme. Tu préfères : manger ou respirer ? Y a pas de piège…

Ma rencontre avec les tortues

C’était fascinant, et en même temps, j’ai eu un vrai choc en côtoyant les tortues de mer. Elles sont vraiment magnifiques. Il y a quelque chose de profondément surréaliste à voir des animaux aussi gros flotter sans effort. Ils vivent dans un autre monde, où la gravité n’a pas de prise.

Mais ils sont soudain rappelés au nôtre lorsqu’ils suffoquent en avalant des sacs en plastique, ou qu’ils se prennent au piège de filet dérivants.

J’ai vu ça de mes propres yeux. Des filets que même moi, avec mes yeux d’humain bien protégés à l’air de mon masque, je distingue à peine, malgré l’effet loupe.

J’ai scruté le bleu en plissant les yeux, persuadée d’apercevoir une méduse irisée, un calmar translucide, un animal marin non identifié batifoler à quelques mètres… C’était un sac en plastique. À chaque fois.

Décider et agir

Alors voilà. Tu prends les tortues, les filets, les sacs plastiques, et tu les additionnes. On serait choqués de donner de la mort au rat à des chats, pourquoi on ne s’émeut pas du fait qu’on approvisionne les tortues en sacs étouffoirs ?

Encore des questions que je ne peux pas poser, que je ne peux pas écrire, parce que c’est culpabilisant, n’est-ce pas. Moi je crois que c’est responsabilisant, et que c’est ça qui fait mal. Parce qu’on ne peut plus ignorer que notre utilisation abusive et fainéante du plastique nuit gravement, et directement à la faune océanique. (Je parle même pas de manger de la soupe de tortue, parce qu’après avoir nagé avec les bestioles, je sais pas, elles imposent tellement de respect et de majesté que finir en soupe, c’est vraiment une honte).

On ne peut plus ignorer non plus qu’on a le pouvoir de changer tout ça. C’est extrêmement facile. On a juste besoin de le décider, de le faire, et d’ajouter au nombre. C’est aussi simple, et compliqué que ça : décider et agir.

Dommage collatéral de mon voyage, je songe sérieusement à militer pour Sea Shepherd (mais je suis moyennement chaude à l’idée d’être fichée « éco-terroriste » aux RG pour la décennie à venir… Donc bof).

De la responsabilité…

J’avais commencé à écrire ce billet hier soir, et j’avais pas prévu de lui donner un tournant aussi pessimiste. Mais en fait, je sais pourquoi j’ai fait ça. Entre temps, depuis l’atterrissage, j’ai fait un tour dans Kuta, passé du temps à feuilleter les cartes des resto. Boeuf, porc, poulet, poisson, crevettes… Déclinés à toutes les sauces.

Oh, y a bien quelques plats végétariens, mais ils sont relégués en fin de carte. On peut bien sûr obtenir un curry sur demande, hein. Mais faut demander. Ce n’est pas proposé.

Boeuf, porc, poulet, poisson, crevettes… Multiplié par combien de resto ? Par combien de touristes ? Par combien de repas ? C’est pour les touristes, tout ça. Les locaux mangent beaucoup moins de viande, et alternent pas mal avec le tofu et le tempeh.

Et donc, vous croyez que tous ces boeufs poussent à Bali ? Que tout ce commerce n’a aucune incidence sur la population et l’environnement, dans un pays qui peine à organiser la collecte de ses déchets (je ne parle pas de tri, hein. Je parle de COLLECTE. Du fait qu’il n’y a pas de poubelles dans les rues, ou plutôt, que les bords de rues deviennent des poubelles par endroits…)

On est en train de détruire des paradis à coups de fourchette. Qu’on se le dise. C’est pas pour se culpabiliser, j’en ai rien à secouer de nos états d’âme. C’est pour nous responsabiliser.

Qu’on arrête enfin de se convaincre que « poulet ou poisson » c’est notre choix, comme s’il n’impactait que notre taux de cholestérol.

Ça va au-delà de l’empathie pour l’animal ou l’être humain, et ça va bientôt devenir une question de survie, pour nous tous.

Une fois au pied du mur, est-ce qu’on attendra encore une loi, ou que « les autres » fassent le premier pas ?

Here we go again…

C’est fou, j’étais persuadée que ce voyage me ferait lâcher du leste sur le véganisme. C’était ma grande réserve, à ce sujet : n’est-ce pas là un régime de petit bourgeois, au fond ? Est-ce que les populations moins aisées n’ont pas d’autres préoccupations que celle de l’éthique alimentaire et la sauvegarde de l’environnement ?

Eh bien non, figurez-vous. Les populations moins aisées sont d’autant plus vulnérables à la tension qui pèse sur les ressources naturelles. Nos fruits de mer sont contaminés par la hausse de température et l’apparition de micro-organismes nocifs ? Oh bah. Ça râle, mais on se rabattra sur le foie gras à Noël.

Sauf qu’il n’y a pas de « plan B » pour les gens qui vivent directement de l’exploitation d’une ressource. Sous nos latitudes, y a toujours quelques subventions publiques, assurances ou aides exceptionnelles pour tenir jusqu’à la saison prochaine.

Mais ici, il n’a pas vraiment pas de « plan B ».

Bref. Encore une mise au point avec moi-même : je peux désormais embrasser le véganisme en toute sérénité, j’ai vu que c’était aussi une nécessité pour les gens que j’imaginais vivre de la pêche ici. Ils en vivent, oui. Nous, on s’en gave. La nuance est de taille.

— Samedi, 3 septembre 2016

D. 57 You can’t miss what you’ve never left behind

I used to cling on to stuff like talismans against the passing of time. Now that I’ve made my peace with time, I understand how my compulsive collection of random objects to save as « memories » was a waste of space and energy.

You cannot lose nor miss what you’ve never left behind.

I am leaving tomorrow, but I will take with me so much of Bira, so much of this summer that no matter how much time passes by, I’m sure to remember the essential.

Because, how could I forget any of this?

How could I forget that I nearly drowned out of excitement when I spotted the tiny pigmy seahorse that Laura had found, on my very last dive here? Or when I almost forgot to breathe, when we came across one of the most massive turtles I have ever seen, and another one swimming gracefully above and away, while a school of big bumphead parrot fishes passed us by?

There’s no way I could forget that last dive here, not with these massive, unknown fishes that swam right in front to us, to inquire about our presence. We’re still not sure what they were, clearly not tunas nor sharks, even though they shared characteristics with both species. [UPDATE: they were COBIAS omggg]

No way I would forget my first dive here, it was Eagle Rock again, the same site we did this afternoon, again, with Laura. Again, I was scanning the blue, and again, there was too much to see. A gigantic Napoleon Wrass, and especially a school of giant barracudas passed us by.

How could I ever forget the feeling in my chest during our first dive of the day, when my heart skipped a beat as I recognised the unmistakable mouth of a Manta Ray, flying away, a few meters under our fins.

I’ll take a piece of everything, for the rainy days

I’ll take away a piece of everything I love about this place, and store it close to this spot in my heart, where sadness sometimes sinks in. So the next time I’ll be feeling blue, I’ll flood it all with another kind of blue, where I used to fly around magnificent, strange and impressive creatures. All so beautiful and fascinating, that they must belong in my dreams anyway.

I’ll remember the laughters we shared on the boat, the warm tones of Wendy’s australian accent, and the way she called me « Clemo » (and how that nickname stuck the entire summer lol). The way Hannah’s big brown eyes light up when she laughs, the way Laura’s face breaks into a smile, how Charlotte celebrates her most exciting sightings with an enthusiastic « BOOYA! »… And so much more.

I won’t forget all of our smiles, how they shine so much brighter on darker skins. Surti’s laughter across the Rumah Makan, Ismail’s « Hey sister! » and our daily life here, in paradise. All the looks, signs, silences and smiles that made up for our lack of words between English and Bahasa.

I’ll take all of this with me, they’ll get me through the rainy days. Even if sometimes, it rains here too, in paradise; even those days were blessed.

Thank you, the #DreamTeam of Bira Dive Camp, for a summer to remember (entirely spent in my jammies, thus the name of this blog) (see what I did there?!)

I did 44 dives here, seen incredible sights, and I drowned myself many times: into the sky at sunset, through the moon and stars at night, into our laughters, and into pure bliss, every day here, and every night.

Thanks for everything ❤

Until We Meet Again.
🙂