N’oublie pas d’avoir 15 ans

N’oublie pas d’avoir 15 ans.

N’oublie pas les couleurs du soleil à travers les feuilles du cerisier. Tu sais, celui dans lequel tu avais accroché ton hamac. Ce hamac, à 4 mètres de hauteur, qui donnait des sueurs froides à ta grand-mère, alors même qu’il n’était qu’à quelques centimètres d’une pieuvre du tronc. Mais tu pouvais laisser pendre tes jambes, et tu adorais la caresse des vents d’été à travers tes orteils.

N’oublie pas la caresse tiède des vents d’été sur ta peau nue. C’est elle qui te ramenait toujours à ces instants, que tu imprimais dans ta mémoire pour pouvoir en chérir le souvenir lorsque l’hiver, le froid et la solitude auront chassé la béatitude de ces jours éternels.

N’oublie pas le bruit que font les feuilles lorsque la brise estivale les chahute délicatement. N’oublie pas cette musique imperceptible qui berçait tes heures de contemplation. N’oublie pas les fortissimo de ces gammes qui te tiraient de tes siestes estivales.

N’oublie pas l’empreinte des sourires que ces journées d’été tiraient sur ton visage. Elles étaient des patrons censés guider tes traits lors de ces journées mornes, où les sourires étaient plus rares.

N’oublie pas ces moments d’éternités, dont la richesse t’émerveillait. Ces moments que tu savais éphémères, et précieux pour la même raison. Ces instants insaisissables, que tu passais des heures à capturer en mémoire, comme si le bonheur pouvait se conserver en bocaux. Comme ces groseilles que ton grand-père cueillait au même moment.

N’oublie pas d’avoir 15 ans quand la pluie noie les rues et transforme les trottoirs en parcours d’obstacles. N’oublie pas les défis que te tendait cette pluie lorsqu’elle te surprenait.

N’oublie pas le spectacle colérique des orages, capables d’arrêter le temps, d’éclater le silence et de déchirer les ténèbres en l’espace d’un instant.

N’oublie pas que c’est toi qui laisse entrer l’orage sur tes souvenirs d’été. C’est toi qui commandes la pluie, la même qui ternit tous tes cieux et trempe tes paysages.

N’oublie pas ces sourires, ronds comme des arc-en-ciel, effronterie d’un ciel violenté par l’orage. N’oublie pas cette défiance espiègle et mutine qui t’étais si naturelle quand tu avais 15 ans.

N’oublie pas que tu auras toujours 15 ans tant que ton âme rebelle protègera ton âme d’enfant.

N’oublie pas d’avoir 15 ans quand les adultes tristes t’appelleront dans leurs rangs.

N’oublie pas d’avoir 15 ans lorsque l’envie de sentir l’herbe chaude entre tes orteils naîtra dans ta poitrine.

N’oublie pas d’avoir 15 ans à chaque fois que ta mélancolie se fondra dans le présent.

N’oublie pas d’avoir 15 ans à chaque fois que ta tristesse pèsera trop lourd pour tes épaules fragiles. N’oublie pas qu’à 15 ans, tu aurais soulagé Atlas sans hésiter un instant.

N’oublie pas qu’à 15 ans, ta force n’avait pour limite que celles que te soufflait le temps.

N’oublie pas qu’il avait tort, et que 15 ans plus tard, le temps t’a menti.

N’oublie pas qu’il sera toujours temps de te sentir aussi puissante, aussi insouciante, aussi inconséquente que lorsque tu avais 15 ans.

N’oublie pas d’avoir 15 ans quand tu liras ce texte. Quand tu te seras perdue dans tes obligations. Je l’ai écrit à la négation car c’est la langue que tu comprendras toujours, même quand tu ne t’écouteras plus.

N’oublie pas qu’en mathématiques, la négation s’annule dans le produit. Quand tu me reliras, au plus bas de toi-même, quand tu seras toi-même la négation de ton être, cette négation s’annulera.

Et tu te rappelleras.

Je t’aime et je suis fière de toi. Tu as juste oublié d’être heureuse. Comme lorsque tu avais 15 ans.

PS : si tu as oublié comment avoir 15 ans, raccroche-toi à la liesse des fêtes populaires, à l’émotion des mariages, et même à celle des enterrements. Raccroche-toi à ces fêtes, incommensurablement tristes ou démesurément joyeuses : elles te rappelleront à l’excès que tu nommais équilibre lorsque tu avais 15 ans.

N’oublie pas d’être heureuse : ton crédit de bonheur court depuis que tu as eu 15 ans. Il est plus que temps de dilapider cet héritage qui n’a de valeur qu’au présent. 

Crashing Waves

Happy Birthday, bitch. Un peu en avance, je sais. Mais comme je te sens piétiner juste derrière la porte, je prends les devants.

Le 23 juillet 2017, je t’écrivais une lettre de rupture. Connasse.

Et ne crois pas que je ne t’ai pas vue, pas sentie, que je n’ai pas subi tes assauts, tout au long de l’année. Tenir la rupture est presque aussi difficile qu’entretenir une relation, je crois.

Parce que tenir la rupture avec toi, ça veut dire entretenir ma relation à moi-même. Et c’était plus facile, il est vrai, de se laisser porter par tes courants.

Plusieurs fois, j’ai senti le niveau de l’eau monter. Silencieuse, douce, tiède et irrésistible. Ça va, je respire toujours. Mais mes mouvements sont de plus en plus lents et difficiles, contraints par la résistance et l’inertie de toute cette eau qui ne cesse de monter.

Lorsqu’elle atteint les yeux, je suis déjà en train de me noyer.

Tu m’étonnes que je chiale en écoutant La Marée, de L.E.J. C’est notre chanson, à toi et moi. Connasse.

La marée monte, inexorable, et lutter m’épuise. Mais si je cède, c’est la noyade. Alors je m’équilibre. Comme je peux.

Je m’appuie sur les autres, un peu. C’est nouveau. Avant j’étais seule, et tu profitais de cette solitude pour m’emmurer dedans.

C’est plus difficile pour toi de me pourrir la tête lorsque je trouve autour de moi des épaules plus solides que les miennes pour la reposer.

Parfois les autres flanchent parce qu’ils sont tout aussi humains que moi. Tu reviens à la charge. Tu les accuses de trahison, et c’est un comble venant de toi, la pire des traitresses, toi qui avances masquée, larvée, vicieuse, sournoise. Connasse.

Je vacille mais ce n’est pas de leur faute. C’est de la tienne. C’est toi qui me déséquilibre. Je tiens debout seule, et je le sais. Je résiste mieux aux assauts de tes vagues lorsque je ne suis pas seule, je le sais aussi. Mais je résiste quoiqu’il arrive.

La marée monte, mais je résisterai. Bon anniversaire de rupture, connasse. Tu traînes toujours dans les parages mais tu ne partages plus mon lit, mes repas, mes doutes, tu ne dilues plus mes plaisirs et tu ne fais plus partie de ma vie.

La marée monte et je fais avec. Hier je retenais ma respiration, aujourd’hui je prends de la hauteur. À chaque fois que l’eau monte, je cherche à monter aussi. Tu ne me laisses pas le choix, et je ne ferai plus jamais celui de te céder.

Tes vagues continuent de s’écraser à mes pieds. Elles m’éclaboussent encore, parfois. Tu entaches mon quotidien, lorsque l’eau monte plus vite que moi. C’est pas grave. J’ai appris à marcher à contre-courant de tes vagues.

Je les laisse s’écraser lorsqu’elles deviennent trop menaçantes. Résister, c’est parfois accepter de subir, pour ne jamais céder.

Je n’ai plus peur de toi, connasse. Dans une semaine, ça fera un an que j’ai tourné cette page. Et il y a deux semaines, ça faisait un an que j’écrivais ces mots:

« Plus jamais je ne souffre pour m’apprendre à ne plus souffrir »

Tout ça c’est derrière moi. Tu es derrière moi, et plus accrochée à mon dos.

Bon débarras. Connasse.

Comment je fais pour ne pas me laisser submerger ?

J’adore la plongée parce qu’elle me ramène toujours à l’essentiel : respire, ne lutte pas contre l’hostilité de l’environnement (car tu vas perdre lol), et apprécie le spectacle, le moment.

Ton temps ici est compté, donc savoure-le, et quoiqu’il arrive : ne le subis pas, sinon il risque de t’arriver des bricoles.

Pourquoi c’est pas aussi simple à la surface ? La même urgence s’applique pourtant :

  • Respire.

Respire, comme priorité : si tu vas mal, rien ne pourra aller. Respire, comme base : si tu n’as ni le temps ni l’énergie de respirer, tu n’auras ni temps ni énergie pour quoi que ce soit d’autre.

  • Ne lutte pas.

Ne lutte pas contre les éléments : les éléments SONT. Ce sont des données. Tu peux parfois réussir à influer sur eux, mais au prix de quels efforts ? Pourquoi entrer en résistance d’emblée, lorsque tu peux t’adapter, utiliser les opportunités qu’offre cet environnement, même hostile ? Par exemple, sous l’eau, certes tous tes sens te lâchent plus ou moins, mais la gravité disparait. Franchement, ça s’apprécie. Et personne ne te conseillera de te barder de plombs pour refaire apparaître la gravité dans tes sensations…

  • Apprécie.

Apprécie le spectacle, le moment. Quoi, ta vie quotidienne n’est pas le théâtre d’émerveillements, d’émotions, de créations? Si bien sûr, c’est juste que tu ne prends ni le temps ni l’énergie de les apprécier.

* * * * *

Je suis posée sur la terrasse de Cap Croisette, et je regarde le soleil, pudiquement voilé de coton bleuté et rosé, se noyer silencieusement derrière l’horizon. Il laisse traîner quelques rayons sur la toile claire, striée d’or, de soie et de cuivre. Les cris de quelques mouettes viennent ponctuer le clapotis délicat de l’eau que les vents ont enfin cessé de tourmenter. Au-dessus de moi, le bleu m’aspire, il m’allège des derniers tracas que les masseuses du SPA de La Palud n’ont pas su extraire de mon dos.

Ce moment dure depuis plusieurs minutes, parce que je le fais durer. Ce n’est ni le soleil, ni le vent, ni la mer ni le ciel qui prennent leur temps pour me permettre d’apprécier ce spectacle. C’est moi qui m’offre ce temps, immobile, inactive, si ce n’est pour ces quelques lignes que je mets de longue minutes à taper.

Je laisse aux mots le temps de venir. Ils naissent lorsque je laisse éclore librement les émotions. Lorsque je ne les réprime pas, lorsque je ne les brusque pas. Lorsque je les laisse bourgeonner, éclore, fleurir, fâner, en quelques instants comme en plusieurs heures, souvent.

Comment je fais pour ne pas me laisser submerger ?

Ma première pensée face à ce coucher de soleil a été : « demain soir, retour à Paris ».

Non mais sérieux : « demain soir, retour à Paris ». Je m’auto-insupporte dans mon incapacité à apprécier ce qui se passe devant mes yeux, pour me projeter 24 heures plus tard, en plus dans une configuration négative: en vrai je suis heureuse de rentrer à Paris car ça fait bientôt 9 jours que je suis coupée d’Internet et donc d’environ 85% de ma vie, mais FORCÉMENT, comparer « retour à Paris » avec ce coucher de soleil idyllique, FORCÉMENT je viens greffer une émotion négative sur « retour à Paris ».

Mais je fais ça combien de fois par jour exactement?? C’est-à-dire :

  • Ne pas apprécier le moment présent
  • Me projet dans futur lointain (vraiment, 24h quand il me reste 2 plongées sur 3 à faire, c’est : LOIN.)
  • Amarrer une émotion négative à cette projection

À vue de nez, je dirais que je fais ça… En permanence. mdr.

¯\_(ツ)_/¯

Excellent. Surtout ne change rien, c’est par-fait!!! (J’adore être sarcastique envers moi-même. Ça me permet de dédramatiser ma propre bêtise).

J’ai passé tout un été à utiliser ma formation de plongeuse pour en faire une formation de management. Cool. Il y a d’autres leçons à tirer de la plongée pour ma vie quotidienne.

Le lestage : si tu prends trop de poids, tu coules

En plongée, pour s’immerger, il faut se lester. Le nombre de poids qu’on prend dépend de son expérience (donc de son aisance, de sa stabilité au fond de l’eau), mais aussi de sa densité (densité naturelle (celle du corps), épaisseur de la combinaison, flottabilité du matériel qu’on embarque, etc).

Débutante, j’avais 5kg à la ceinture. Aujourd’hui, à conditions égales, j’en suis à 3.

Dans la vie, je suis plus expérimentée qu’il y a quelques années. Je suis capable d’assumer plus de responsabilités, d’assumer une plus grande charge de travail qu’il y a quelques années. Mais ça ne veut pas dire que je peux continuer à me charger progressivement.

Tout comme je ne serai jamais à 0kg de lestage, à conditions égales.

Pourtant, au quotidien, je continue de m’ajouter des tâches, des missions, des objectifs, des responsabilités, comme si ma capacité d’assimilation était infinie.

Leçon n°1 : know the weight you can carry. Si tu prends trop, tu coules. Tout simplement.

Le profil de plongée : si tu prévois trop ambitieux, tu étouffes

Une plongée, ça se planifie. Tu sais pour quelle durée et quelle profondeur max tu pars, tu anticipes ton itinéraire, et tu t’équipes en conséquence.

Voici ce qui ne peut pas arriver en plongée : continuer de s’enfoncer, de mètre en mètre, parce que, tu comprends, « il faut bien y aller ».

Si tu ne respectes pas ton profil de plongée, si tu pars plus ambitieuse que tes ressources ne le permettent (c’est-à-dire : ton air!!), tu vas au devant de sérieuses déconvenues. (Comme par exemple : la mort!!! Excellent délire).

Qu’est-ce qui me prend de blinder 2 jours de taf dans une seule journée, et qu’est-ce qui me pousse à croire que « nan mais ça va passer » ? J’ai déjà réussi à faire « une troisième après-midi » comme je les appelle, de 20h à minuit ?

Oui j’y arrive mais je tape dans la réserve, et on ne doit pas y toucher, elle ne doit servir qu’en cas d’urgence, justement. Je me fous toute seule dans le rouge en ne respectant pas cette règle élémentaire : les ressources d’urgence sont réservées aux urgences. Pas aux « mais dans 3 jours c’est le week-end alors j’aurais le temps de récupérer ». Ne marche pas mieux avec « mais dans 3 semaines j’ai une semaine de vacances alors jpeux dormir 4h par nuit, on est large ».

Je sais pourquoi je fais ça : je suis ambitieuse. J’ai l’impression de manquer d’ambition lorsque je ne remplis pas mon agenda au taquet de la réserve. Comme si je ne respectais pas les opportunités que m’offrent ma position, le moment.

Mais c’est aussi pété que de vouloir sucer les dernières lampées d’air au fond de la bouteille, au motif que l’océan est trop vaste pour se limiter seulement à 34 minutes de plongée.

Oui ben minute, on remonte, on recharge et on revient. ON RECHARGE. C’est en ne prenant pas le temps de recharger convenablement, en sous-estimant les ressources nécessaires que je ne respecte pas les opportunités qui me sont offertes.

Leçon n°2 : know the fuel you can burn. Si tu ne recharges pas, tu crames. Tout simplement.

Focus sur ce que tu es en train de faire

Une autre magie de la plongée : sous l’eau, je ne pense à rien d’autre. J’ai connu si peu de situations dans ma vie, capables d’absorber toute mon attention sans qu’elle ne se divise.

Mais sous l’eau, impossible de penser à mon agenda qui se remplit à vue d’oeil, y compris en mon absence. Impossible d’anticiper les problèmes que je vois poindre dans les semaines à venir, les challenges qui m’attendent, les noeuds que je n’ai pas encore attaqués et qui auront encore empiré en mon absence.

Sous l’eau, il n’y a que : sous l’eau. Ce qu’il se passe devant mes yeux, le froid, les mouvements gracieux des poissons, le froid, la lumière bleue, la danse des algues, le froid, les rayons du soleil, le froid. Le bleu. Et moi, en apesanteur.

Ok, ça ne m’est pas naturel, mais j’en suis capable. Si je dois déployer des efforts dans les semaines à venir, essayons celui-ci : focus sur ce que tu es en train de faire.

Arrête d’anticiper, et surtout, arrête d’anticiper le négatif. Ça ne veut pas dire d’oublier les risques, ça veut dire : n’anticipe pas le pénible.

J’ai plus de 110 plongées au compteur, et jamais, pas une seule fois au cours d’une plongée, n’ai-je pensé : « ah trop relou quand il faudra laver-ramener-ranger le matériel tout à l’heure, au retour du bateau ».

Jamais.

Leçon n°3 : stand still to stand strong. Si tu penches toujours vers l’avant, tu perds l’équilibre.

Ne pas se laisser submerger : c’est ta décision

C’est pas toujours une partie de plaisir. Engoncée dans le néoprène rendu brûlant par le soleil, strappée aux douze kilos du scaphandre autonome, lestée de plomb, je suis tout sauf à l’aise. Le kif n’est pas présent.

Mais je sais pourquoi j’endure le calvaire de la préparation et du transport du matériel. Ce pourquoi donne du sens à la pénibilité, et la transforme en nécessité. Ce n’est pas une pénitence, c’est une étape.

Ma première fois, j’ai cru que j’allais couler direct dès la mise à l’eau. Forcément, je pesais une demi-tonne avec tout ce barda.

Sauf que non, tu ne coules pas. Cf la densité, Archimède, et caetera. Pour s’immerger, il faut faire un effort. Ce n’est pas naturel, et même complètement équipée pour plonger, l’immersion n’est pas automatique : elle se provoque.

Et voilà où je veux en venir. Comment je fais pour ne pas me laisser submerger ? C’est assez facile : tu décides de ne pas te laisser submerger. On n’est pas fait pour couler, tu sais. Naturellement, tu flottes. Quand tu coules, c’est que tu t’es coulée toute seule comme une grande.

Les voisins passent à ce moment précis « Je marche seul » à toute blinde, et je me rappelle à quel point j’aime les chansons de Goldman. Je ne me rappelle pas la dernière fois que j’ai pris le temps de hurler du Goldman à tue-tête toute seule chez moi. Je me demande s’il y a des soirées karaoké à Paris où ils passent du Goldman.

« Je m’en fous de tout, de ces chaînes qui pendent à mon cou,
J’m’enfuis, j’oublis,
Je m’offre une parenthèse, un sursis »

Ils enchaînent avec « Je te donne », l’une de mes chansons préférées au monde.

« Je te donne ce que j’ai, ce que je vaux ».

Oui, je donne beaucoup, je reçois beaucoup aussi. Mais je ne ME donne pas assez au quotidien, et je n’apprécie pas assez ce que je reçois.

Leçon n°4 : Don’t go under. Breathe in to stay afloat. Si tu arrêtes de respirer, tu coules. Si tu décides de couler, tu coules.

Des « Bonne Idée » à se remémorer

Ces neuf jours de vacances auront à peine suffi à me sortir du rouge. J’ai tellement l’habitude d’être au taquet de la réserve que j’avais même pas senti que j’y étais depuis des semaines déjà.

Il me faudra encore le week-end prochain pour revenir dans le vert. Mais je suis contente de m’être octroyé ces 9 neufs jours avant l’été, ça me donne donc tout l’été pour mettre en place ces excellentes leçons, dans le but de ne plus me laisser submerger.

(« Bonne idée », qui est clairement ma JJG pref, ex-aequo avec « Si j’étais né en 17 à Leidenstadt »).

« Bonnes idées » pour la semaine à venir :

  • ne pas reporter « tout ce qui ne rentre pas dans la semaine » sur le week-end (garder le week-end pour le kif, pas pour les nécessités).
  • ne pas reporter mes rendez-vous médicaux/bien-être au motif que « cette semaine, ça va être tendu ». Oui et ce sera d’autant plus tendu si je repousse ce qui est censé me faire du bien et me soulager. Duh.
  • ne pas planifier 3 demi-journées de travail sur une seule journée de travail. (On dirait de la logique élémentaire, n’est-ce pas)
  • solliciter de l’aide lorsque je me sens submergée.

Tu sais, comme en plongée, quand tu manques d’air. Combien de temps tu crois que t’attends avant d’appeler à l’aide ? Indice : vraiment pas longtemps!!!

Fais pareil à la surface, pour voir.

« Et puis y a toi qui débarque en ouvrant grand mes rideaux,
Et des flots de couleurs éclatent, et le beau semble bien plus beau,
Et rien vraiment ne change, mais tout est différent,
Comme ces festins qu’on mange seul ou en les partageant »

* * * * *

J’ai fini ma dernière relecture. Les voisins passent « place des Grands Hommes », mais je te propose qu’on se donne plutôt rendez-vous dans dix semaines.

Parce que dix ans, c’est trop loin. C’est maintenant que j’ai envie d’aller mieux, pas dans le futur.

(Ah bah tu vois quand tu veux!!)

No time like the present.

* * * * *

Je me suis interrompue pour faire ma méditation du jour, parce que j’en avais envie, et tant pis si j’avais pas fini d’écrire ce billet. Résultat : la Terre ne s’est pas arrêté de tourner (fou!!). Mais aussi : les clins d’oeil de l’univers…

34198337_10160517323155241_9180442752104529920_n

Ton temps ici est compté, donc savoure-le. Et quoiqu’il arrive : ne le subis pas, sinon tu en crèveras.

« Je marche seul
Quand ma vie déraisonne
Quand l’envie m’abandonne
Je marche seul
Pour me noyer d’ailleurs
Je marche seul
Dans les rues qui se donnent.
Et la nuit me pardonne, je marche seul.
En oubliant les heures.
Je marche seul.
Sans témoin, sans personne.
Que mes pas qui résonnent, je marche seul.
Acteur et voyeur.
Je marche seul.
Dans les rues qui se donnent.
Et la nuit me pardonne.
Je marche seul.
En oubliant les heures.
Je marche seul.
Sans témoin, sans personne. »

Le bureau des pleurs n’enregistrera pas votre plainte

Je me suis relue, ce week-end. J’étais partie à Londres pour me recentrer : lorsque j’ai la sensation d’être écartelée par mon quotidien, c’est le signal de prendre une pause.

Si je me sens retenue en arrière dans mes projets perso, poussée vers l’avant dans mes projets pro, tiraillée à droite et à gauche entre mes impératifs et mes désirs, mes besoins et mes envies, mes contraintes et mes kifs, c’est que je ne suis plus au centre de ma vie.

Je pars donc me recentrer, si possible en cherchant le dépaysement, sous n’importe quelle forme : à l’étranger bien sûr, mais aussi à travers la perte du confort matériel élémentaire, ou encore via une épreuve sportive éreintante, histoire de secouer ma carcasse pour lui rappeler qu’elle est vivante.

L’objectif de ces breaks de « recentrage », c’est de revenir avec le centre de gravité bien en place, l’équilibre retrouvé, et bien entendu : les idées claires.

C’est-à-dire que je cherche à purger mon esprit de ses parasites les plus fréquents, qui prolifèrent sous l’effet de la fatigue et du stress combinés : les peurs, les angoisses, les doutes, qui, si je les laisse s’installer, finissent par provoquer une paralysie chronique.

Je ne fais plus rien, et pire : je ne sais plus rien faire.

Avec le temps, j’ai appris à réagir avant de souffrir d’un de ces épisodes de paralysie.

Qu’est-ce que je raconte, ce n’est pas « avec le temps », c’est depuis l’année dernière. Je le sais parce que ce week-end justement, je me suis relue.

J’ai peu publié de notes en un an — qui s’en fout, puisque trois dizaines de personnes à peine ont l’adresse de ce blog à l’heure où je rédige ce billet, j’écris pour moi, et justement, à me lire : mais bordel, qu’est-ce que je pleurniche depuis un an…

Je parle douleur, souffrance, effort, difficulté… Ma vie c’est une Spartan Race illimitée, c’est ça ? Mais pas du tout, c’est juste que j’ai passé un an à focaliser sur les montagnes que j’étais en train d’escalader.

Ah c’était pénible, je me suis blessée des dizaines de fois, j’ai craché mes poumons, j’ai cru que j’allais abandonner au moins trois fois, j’en ai chié comme jamais, mais… mais je l’ai fait, non ? Je suis restée ? Je me suis battue ? J’ai énormément appris ? J’ai… réussi ?

C’est si dur à admettre, cette réussite ? Juste parce qu’il n’y a jamais de ligne d’arrivée, que je n’ai pas une breloque ni un maillot de finisher à me foutre sur le dos, ça voudrait dire que j’ai pas fini d’en chier ?

Mais la vie et ses épreuves ne sont pas une course linéaire, avec un départ, un chrono et un classement à l’arrivée ! Bla bla bla c’est le chemin qui compte bla bla bla mais oui. C’est vraiment le chemin qui compte, t’es au courant ? Et oui, c’est dur, t’en as chié, t’as pas fini d’en chier, ça c’est la donnée de départ.

La vraie question, c’est : et est-ce que tu réussis ? Selon ta propre définition, parce qu’encore une fois, il n’y a ni critères ni classement. Donc : est-ce que tu réussis ?

Si je regarde le chemin parcouru, indubitablement : oui. Je ne suis plus la même personne qu’il y a un an. Je suis tellement plus loin, plus « haut » sur les flancs de la montagne qu’il y a un an.

Je sais où je suis, je sais d’où je viens, et pour la première fois de ma vie sans doute, je ne suis pas en train de chercher mon chemin : je suis en train de le tracer, et je suis plus confiante que je ne l’ai jamais été.

Je suis confiante dans le présent, et le présent me suffit. J’ai failli écrire « me comble », mais pas tout à fait, j’ai besoin d’être suffisamment insatisfaite pour continuer à avancer, vouloir toujours mieux. Ce n’est pas une mauvaise disposition, tant qu’elle ne m’empêche pas d’apprécier le présent. Je peux ressentir de la satisfaction vis-à-vis du présent, ET nourrir un désir de mieux pour l’avenir. Ce n’est pas incompatible. C’est l’équilibre que j’ai trouvé.

Je me suis relue ce week-end et ça m’a frappée : en quelques billets, je raconte un an et demi de souffrances et de galères. Ce tableau est injuste, il ne correspond pas à la réalité, il ne dépeint que les pics de « pire », les sensations de « chute libre » du roller-coaster qu’aura été cette période.

Alors, soyons honnête. Voici le vrai bilan de ma vie pro et perso depuis septembre 2016 :

J’ai beaucoup, beaucoup moins peur : moins peur de mes émotions, moins peur des autres, moins peur de l’échec, moins peur de la réussite, moins peur de me faire du mal, moins peur de décevoir.

J’ai infiniment plus confiance en les autres : là où j’étais incapable de déléguer la moindre tâche un tant soit peu significative, j’arrive même à déléguer des projets entiers qui me tiennent à coeur. Parce que j’ai confiance en la capacité des gens de mon équipe à les réaliser mieux que moi.

J’ai infiniment plus confiance en moi : j’étais dans une situation de crise où je prenais des décisions « par nécessité ». Il fallait décider, donc j’en étais capable. Lorsque la crise s’est dissipée, je me suis d’abord retrouvée incapable de prendre des décisions. Il n’y a plus l’urgence, alors comment réussir à trancher, quand on a tout le loisir d’hésiter ? J’ai dû trouver d’autres mécanismes que la pression et la nécessité pour réussir à prendre des décisions pertinentes. M’écouter, écouter les autres, des évidences impossibles à mettre en oeuvre lorsque l’on a confiance ni en soi, ni en les autres…

J’ai rompu avec ma dépression. Tel cet ex odieux et désagréable, elle est revenue à la charge, insidieusement d’abord, comme une notification sur Messenger. Je l’ai vue venir, je l’ai ignorée. Elle a forcé, elle est allée jusqu’à frapper à ma porte, j’ai eu peur, j’avais pas changé la serrure, je lui avais juste repris la clé, mais si jamais elle avait gardé un double… J’ai ouvert la porte, je lui ai fait face, je l’ai envoyée bouler. J’ai claqué la porte. Elle peut revenir aussi souvent qu’elle veut, je n’ai plus peur de lui faire face, j’ai réussi une fois à la rembarrer, j’y arriverai à nouveau.

Je ne suis plus nulle en sport, et mieux que ça, je me suis dépassée. Moi, la petite grosse qui se blesse au bout de trois mois, je suis toujours une plongeuse N2 (Dive Master PADI même si j’ai pas payé la licence et donc que j’ai pas la carte, dans ma tête, j’ai débloqué le niveau), et depuis dix mois, je fais du trail. Je cours, je fais de la préparation physique (ok, en dilettante, parce que je déteste ça), mais je progresse, ma morphologie a sensiblement évolué, et surtout, je me suis découvert une puissance que j’ignorais.

Tu crois vraiment que j’aurais réussi à courir 30km en trail, sous la pluie et la neige, pendant quatre putain d’heures et trente-huit fucking minutes, si l’année et demi qui vient de passer avait réellement été aussi dramatique que ce blog pouvait le laisser penser ? Mais non bien sûr. Qui a les ressources de se dépasser physiquement et mentalement quand on est au fond du gouffre ? Pas moi, évidemment. Si j’en ai été capable, si je continue de croire et de cultiver mes capacités à repousser mes limites, c’est bien parce que je suis à l’attaque d’une pente ascendante, et pas au trente-sixième dessous. Wesh.

J’ai complètement guéri ma claustrophobie, l’un des principaux symptômes du syndrome de « control freak » que je soigne… J’y pense parce que je suis en train d’écrire dans l’Eurostar, et qu’on vient de sortir du tunnel. Il y a trois ans, je prenais ce tunnel en bus pour la première fois de ma vie (et par surprise mdr, je croyais qu’on allait prendre le ferry haha j’ai failli demander à descendre tellement j’étais paniquée. Ce fut la crise d’angoisse la plus longue de ma vie, je tremblais à la sortie du tunnel hahaha).

Je reviens de loin, bordel. Il paraît qu’une montagne, ça se gravit en mettant un pied devant l’autre, et je sais ça, j’ai justement trop tendance à regarder mes pieds, et à me dire que ça tire quand même vachement dans les mollets, cette connerie. J’oublie parfois que j’ai aussi le droit de lever les yeux et de profiter de la vue. Encore mieux : de regarder derrière moi tout le chemin parcouru, et m’en féliciter parce que bordel, je viens de loin.

Je suis fière de moi. Et je vais le redire pour toutes les fois où j’ai oublié de me le dire, alors que je le méritais : je suis fière de moi.

Je suis fière du chemin parcouru. Je suis heureuse d’être là où je suis aujourd’hui. Je suis curieuse d’arpenter les chemins qui se dessinent devant moi. Et s’ils ne me plaisent pas, aucun problème : je tracerai ma propre voie.

Le bureau des plaintes est fermé, j’en ai abusé, et c’était sans doute nécessaire : j’ai dû apprendre à m’écouter, reconnaître que j’avais le droit de me plaindre et d’être malheureuse étaient des étapes nécessaires à cette thérapie.

Il était temps, à présent, que j’apprenne à être fière, à être reconnaissante envers moi-même, et à être heureuse, tout simplement.

Lose the round, win the fight

« Vous avez déjà entendu parler de l’endométriose ? »

C’est étrange, de perdre un bras de fer contre soi-même.

C’est étrange, aussi, de poser une question à laquelle il n’y a aucune bonne réponse. Pas de réponse n’est pas une bonne réponse. Toutes les réponses connues sont des mauvaises réponses.

C’est étrange, d’être malade à cause de l’étranger en soi.

C’est la définition même du cancer, n’est-ce pas ? Un corps étranger qui se développe, caché dans ton corps, jusqu’à ce qu’il interfère avec le fonctionnement normal de ton organisme.

Reprends ton « cadeau » empoisonné, Mère Nature

Tous les mois, environ, souvent un peu plus, parfois un peu moins, il fait des siennes, cet organe que je n’ai jamais demandé, mais qui apparemment, est installé en série.

De « mauvais moment à passer », mes règles sont devenues un moment qui ne passe plus.

Il a fallu que pour le 4ème mois consécutif, je me retrouve prostrée, prise de tremblements, de violentes nausées, de diarrhées, que je gémisse et que je pleure de douleur pour trouver enfin la force de m’avouer vaincue.

Non, je ne tiendrai pas. Non, je ne peux pas « serrer les dents » quelques heures par mois, un ou deux jours tout au plus. Je ne peux plus miser sur ma capacité à supporter cette douleur : l’idée même de cette douleur m’est déjà insupportable. L’idée de sa normalité m’est intolérable.

Dimanche soir, la douleur a dépassé le seuil de ce que je pouvais endurer. Je me suis brûlé la peau avec la bouillotte médicale, j’ai failli m’assommer, j’ai hésité à me blesser pour pouvoir appeler les pompiers, qu’on vienne me chercher, qu’on me shoote un anti-douleur vraiment efficace et qu’on m’emmène à l’hôpital.

Au lieu de ça, j’haletais comme un cheval à l’agonie, qui attend d’être abattu : pourvu que ça s’arrête.

Je ne veux ni d’une maladie inconnue, ni d’une maladie incurable

Ça ne s’arrêtera pas.

La sage femme m’a posé une batterie de questions sur moi, sur ma vie, sur les cycles de la douleur, ses intensités, tout. Quand elle m’a demandé si j’avais déjà entendu parler de l’endométriose, j’ai voulu lui répondre que je ne voulais pas en entendre parler.

Je ne veux pas d’une maladie incurable.
Je ne veux pas d’une maladie qu’on ne peut que gérer, et qu’avec des hormones.
Je ne veux pas d’une maladie dont on ne peut se débarrasser que par l’ablation de l’utérus, et encore, sans garantie de ne plus jamais subir des relents d’attaque. Un putain de cancer, cette saloperie.

Je ne veux pas non plus rester sans réponse.

J’écris ce soir parce que demain, je vais subir une échographie pelvienne et endovaginale, à la recherche de signes d’endométriose.

Je ne veux pas rester sans réponse, et je ne veux pas de la seule réponse accessible : c’est l’endométriose ou c’est pas l’endométriose.

Je ne veux plus souffrir

J’ai mal. Une partie de mon corps produit chaque mois une douleur que le reste de mon corps n’encaisse pas. Ça ne peut pas être normal, ça ne peut pas rester sans réponse.

Je ne peux plus accepter cette situation, je n’en peux plus de subir cette situation, et c’est bien là le noeud de mon problème: entre subir et choisir, la distinction est parfois ténue, mais il y a toujours la possibilité de choisir, tant qu’on peut choisir l’acceptation.

Or, je n’accepte plus cette souffrance.

Peu importe la réponse qu’on me donnera dans les semaines à venir, ce sera une mauvaise nouvelle. Il n’y a pas de bonne nouvelle quand il n’y a pas de solution.

Et si je pleure ce soir, c’est que je termine le deuil d’une partie de moi qui a pris trop de place dans ma vie, qui m’a causé trop de souffrances, et dont je dois envisager de me séparer, avec les risques que cela comporte.

C’est la pire des trahisons : celle de ta propre chair.

J’en peux plus. J’ai vraiment plus la force. Alors, j’ai perdu le bras de fer.

J’hésite : je ne sais pas si je préfère une réponse sans solution, ou des solutions sans réponse. Mais si, au fond, je le sais.

Je me satisferais de : ne plus souffrir. Et ne pas finir aux urgences avec un couteau en céramique planté dans le bas-ventre.

Je n’aurai sans doute pas de réponse, mais je ne cherche pas des réponses, je veux des solutions.

Take your losses.
Quit this round.
Breathe.
Get back up.
Win the fight.

Impuissance

D’abord, un choc assourdissant, qui te laisse débile. Un coup dans la tête, qui te fait perdre l’équilibre. Un coup dans l’estomac, qui te fait perdre l’appétit. Un coup dans la poitrine, qui te coupe le souffle.

Et puis, la chute. Tu t’allonges le temps de reprendre tes esprits, mais le poison qui s’infiltre et se répand dans tout ton organisme te paralyse.

Le lit qui te soutient devient ton sarcophage: il t’engouffre, t’engloutit. T’immobilise.

Tu respires à travers un masque de plomb, fondu sur les os de ton crâne. Tu le sais, parce que tu le sens: ses pattes métalliques pénètrent tes sinus, les tréfonds de ta boîte crânienne. Chaque mouvement trop soudain déclenche une décharge électrique, suivie d’un coup de massue.

Alors, tu ne bouges plus. Jusqu’à ce que la douleur disparaisse, et que tu oublies qu’elle reviendra. Immobile, ça va. Alors, tu te lèves, et le masque de plomb t’étouffe, le coup de massue t’assomme.

Tu te recouches. Tu ne dors pas, parce que tu respires mal à travers le masque de plomb. Tu restes prostrée. Attendre que ça passe. La patience est la seule force que tu peux actionner sans faire un mouvement. C’est la seule force qui te reste.

L’impuissance est un état vertigineux. La sensation de ne plus avoir les pieds sur terre ni la tête sur les épaules, et en même temps, sentir le poids du monde écraser ces épaules, la peine du monde t’éclater la tête, le passage du temps éroder tous tes membres.

À chaque fois, je suis impressionnée, à tel point que j’oublie. Et la fois suivante devient une première fois, parce que j’ai oublié le poids du sarcophage, et du masque de plomb.

Cette fois-ci, le poison était dans mes poumons. Insupportable niveau d’impuissance, rarement atteint. J’ai cherché dans ces souvenirs que je n’appelle pourtant jamais, ceux des impuissances passées.

Trois visites chez un médecin pour une maladie, ce qu’il fallait pour trouver le bon antidote. La bonne combinaison de pilules pour réussir à faire fondre le masque.

Parfois je me dis que c’est dans ma tête. Que c’est ma peur de la pollution qui me colle ce masque de plomb. Mais cette fois, c’était loin de ma tête, jusqu’à ce que la toubib pose le diagnostic. Ça ne m’avait même pas traversé l’esprit.

Je n’ai pas compris ce qui m’arrivait, mais pour une fois, j’ai écouté. Démonstration par l’exemple qu’on peut écouter sans comprendre, c’est une question de volonté.

J’ai regardé mon corps s’effondrer, s’enliser dans le sarcophage, lutter vainement quelques instants contre le masque de plomb avant de rendre les armes.

Je me suis regardée, à quelques pas de moi-même, impuissante. Et j’ai accepté cet état, moi qui l’ai tant nié, aggravant mes blessures à lutter sans ressources contre des forces qui me dépassaient.

Pour une fois, je me suis écoutée. Impuissante, certes, mais pas encore battue. Ni obstinée.

C’est sans doute la première fois depuis longtemps que je gagne un bras de fer seulement par la patience. Aucune autre force, puisque je n’en avais plus.

Ironique, n’est-ce pas ? Que la dernière de mes forces soit la patience.

À méditer.

«Check your ego at the door» is the reason why I never cross the threshold

J’ai besoin de me construire un ego.

Wow, nan mais la meuf. Voilà la première pensée qui m’a traversé l’esprit après avoir écrit cette phrase. Évidemment. J’ai tellement pas d’ego que la simple envie d’en construire un me déclenche une réaction de « calme-toi bien et dégonfle un peu ». C’est exactement le fond du problème.

J’ai besoin de prendre un peu de place, ça ne veut pas dire « j’vais tout écraser sur mon passage ». Mais dans ma tête, si.

« Sois gentille », ne dérange pas

Tout ça remonte au « sois gentille» de mon enfance, l’injonction à être sage, sous-entendu : ne pas déranger. Ne pas déranger les adultes, ne pas déranger les autres enfants, ne pas faire chier qui que ce soit d’aucune manière.

Sois gentille, mais aussi sois humble, sois modeste, sois ouverte d’esprit, sois souple, adapte-toi à toutes les situations.

Que des bons conseils, le problème, c’est que j’ai d’abord appris à respecter les autres, toutes leurs frontières et toutes leurs exigences, avant de poser les miennes.

J’ai 30 ans, je suis face à la mer, et je me demande : qui suis-je, et de quoi ai-je envie dans la vie ?

Tu me diras, c’est toujours mieux de se poser la question à 30 ans qu’à 80, certes, n’empêche que ça reste hallucinant d’avoir vécu trois décennies sans réfléchir à ces deux questions.

Surtout que j’ai une très bonne idée de ce que mes proches veulent pour moi dans ma vie. Des gens qui ne sont pas moi ont, depuis longtemps déjà, réfléchi à ce que je pourrais être, ce que je pourrais faire, ce que je pourrais devenir.

Et moi non, en fait.

Tu vaux mieux qu’un couteau suisse

Parce que mon but dans la vie, c’est d’être utile. Ok cool, sauf que je suis une personne, pas un couteau suisse, donc j’ai potentiellement la place pour être autre chose que « juste » utile, dans ma vie. Et même un couteau suisse a plusieurs fonctionnalités, c’est dire si moi aussi, j’ai le droit d’être plusieurs choses à la fois.

(Même pour écrire ça, faut que je me justifie en invoquant un couteau suisse. Ce serait risible si c’était moins dramatique).

Donc. J’ai besoin d’ego. Je me suis dit ça aujourd’hui en me demandant pourquoi je me laissais autant arrêter par la peur, dans la vie.

La réponse étant : parce que je ne pense pas réussir à dépasser ces peurs. Pourquoi ? Parce qu’elles sont plus fortes que moi. Pourquoi je pense ça ? Parce que je ne m’accorde pas assez de crédit, pas assez de valeur.

Pourquoi ? Parce que j’ai très peu d’ego, quand j’y réfléchis.

J’ai très peu d’ego dans le travail, ce qui a toujours été uniquement un avantage, de mon point de vue. Je ne suis jamais vexée quand on me dit « c’est naze, recommence », quand quelqu’un critique ce que je fais. Je prends très facilement les commentaires sur ce que je fais : ce n’est pas moi. C’est ce que je fais.

C’est plutôt sain, comme approche. Le vrai problème à ne pas mettre du tout d’ego dans mon travail, c’est que je suis incapable d’en reconnaître et d’en apprécier les réussites. Quand on me fait un retour positif, dans ma tête, je capte un retour inutile. C’est normal si c’est bien. Dites-moi ce qui ne va pas pour que je puisse l’améliorer la prochaine fois.

Il est temps de remettre de l’ego dans mon travail

J’ai besoin d’avoir ENVIE de monter au créneau lorsqu’un sujet me parle, me touche, m’inspire, m’intéresse, me passionne.

J’ai besoin d’avoir LA RAGE d’être la première à m’en emparer, la plus pertinente dans le choix de mon angle, la plus précise et la plus rigoureuse dans l’exécution.

J’ai besoin d’être FIÈRE de mes résultats, de ce que je produis, de mes actions, de mes mots.

Je suis déjà exigeante envers moi-même, surtout dans le travail, mais cette équation est déséquilibrée si je ne mets pas en face LA FIERTÉ qui doit être le fruit de mes exigences.

C’est Aude GG qui me disait : « soyez exigeantes dans le travail, ambitieuses dans le projet ». Je ne peux pas continuer à être aussi exigeante avec moi-même si je ne mets pas en face l’ambition et la fierté.

Il est temps de remettre de l’ego dans mes relations

Bien sûr que je suis incapable de vivre en couple : je ne sais pas faire respecter mes propres limites, évidemment que la perspective de partager ma vie avec quelqu’un me file des sueurs froides. Ça veut dire faire des compromis partout, tout le temps, tous les jours de ma vie… L’angoisse, vu que ma propre définition du compromis consiste à céder tout, tout le temps, au bénéfice de l’autre.

Épatant. Sur cette base, il est évidemment impossible de construire une relation saine. J’arrive à avoir des ami•es uniquement parce que je ne vis pas avec eux, je ne les vois pas tous les jours.

C’est aussi comme ça que j’ai toujours réussi à équilibrer mes relations en colocation : sortir de l’appart quitte à passer la journée au cinéma, quand j’ai besoin de retrouver « mon espace ».

Expliquer à l’autre en quoi son comportement empiète justement sur cet espace est au-dessus de mes forces : je ne saurais même pas par quoi commencer… Je suis incapable d’expliquer en quoi tel ou tel comportement m’affecte, je sais juste que j’ai besoin de partir, alors c’est ce que je fais.

Remettre de l’ego dans mes relations, c’est réfléchir au sens que je leur donne. Qu’est-ce que j’apporte, mais aussi qu’est-ce que j’en retire ? Oui voilà, ça va, c’est pas un gros mot : une relation, c’est un échange. Qu’est-ce que je ramène, mais aussi : qu’est-ce que je viens chercher ?

M’autoriser à me poser cette question, et réussir à y répondre, ce sera la clé de mes futures relations pro, perso, amicales, amoureuses, etc. Des relations dans lesquelles j’existerai parce que je suis capable de faire respecter mes besoins, mes envies, mes limites, parce que je suis actrice de cette relation. (Par opposition à l’heure actuelle, où mes relations qui marchent sont celles où l’autre me respecte « à l’instinct » (sans que j’aie eu à contribuer), ou encore celles où je m’investis très peu.)

Il est temps de me construire un ego, dans la vie

Cinquième « pourquoi » de ma série : alors, pourquoi j’ai aussi peu d’ego, dans la vie ?

Je m’en souviens comme l’une des meilleures leçons de vie jamais reçues, mais je viens seulement de comprendre tout ce qu’elle avait à m’apporter.

C’est une phrase que prononçait régulièrement mon prof de théâtre au Canada, Wayne Goodyer. Il répétait à ses classes « check your ego at the door », ce qui voulait dire : quand vous entrez dans cette salle, dans laquelle, en tant que groupe, nous allons travailler avec nos corps, avec nos voix, avec des rôles, vous devez laisser votre ego à la porte.

Accrochez-le à la patère, au même titre que votre écharpe, votre manteau, ces vêtements qui entravent votre liberté de mouvement.

Vous ne pourriez pas jouer pleinement le rôle que vous aurez à endosser durant cette séance si vous gardez votre doudoune et votre bonnet. C’est pareil avec l’ego : on n’est pas bon comédien quand on se drape d’ego au lieu de, justement, se mettre à nu pour mieux revêtir le rôle qu’on reçoit, quel qu’il soit.

Laissez votre ego à la porte, répétait-il.

J’ai adoré ce conseil. C’était libérateur.

« Check your ego at the door »…

Ce que je n’avais pas compris, c’est que j’aimais autant ce conseil et ce cours parce que je me sentais enfin à égalité avec tous les autres. Si tout le monde laisse son ego à la porte, alors que j’en ai pas, mes relations avec les autres me semblent enfin « naturelles ».

Tout était alors facile : je pouvais dire ce que j’avais sur le coeur, critiquer, améliorer, refuser, demander… Plus personne n’avait d’ego, et lorsque quelqu’un se parait du sien pour réfuter une requête ou faire un commentaire, ça se voyait, c’était évident. La personne était vite recadrée, et M. Goodyer répétait :

« Check your ego at the door ».

Sauf qu’à la fin de la séance, chacun récupérait son ego, en renfilant aussi son manteau, son bonnet, son écharpe et ses gants.

Moi non.

…So I never cross the threshold

J’ai passé le plus clair de mon année dans cette salle de cours, je m’y sentais si bien. J’y passais toutes mes pauses, en compagnie des autres « drama freaks ». Ceux qui savaient laisser leur ego au vestiaire, le temps de nos conversations.

Je me disais que c’était encombrant d’avoir de l’ego, je n’en avais jamais compris l’intérêt.

Je comprends, aujourd’hui, que mon manque d’ego est la raison pour laquelle j’ose si peu, dans la vie. Je ne passe pas le seuil de toutes ces portes où il faudrait laisser son ego au vestiaire pour éviter de le blesser inutilement : j’en ai pas, alors c’est moi qui vais me faire du mal si je continue.

Je me suis toujours dit que c’était cool de pas mettre d’ego dans le travail ni dans mes relations, parce que comme ça, je ne risque pas de le blesser. Mauvais calcul… Les blessures à l’ego sont hyper faciles à soigner.

L’ego sert à ça, en plus : c’est une armure, que tu revêts pour affronter la vie, faire respecter ton espace, tes limites, tes idées, tes besoins, tes envies. Et oui, parfois, ça clashe avec d’autres personnes, avec les aléas de la vie.

C’est l’ego qui prend. C’est pas grave, respire un coup, bois un verre d’eau, tape une colère ou une crise de larmes et ça ira mieux. Voilà, c’est ça un ego blessé. Même pas besoin de point de sutures.

En attendant, moi, je me balade à poil, je prends des coups dans tous les sens, j’ai des bleus de la taille d’un ballon de rugby, et quand on me demande « mais pourquoi tu m’as pas dit que ça te posait problème ? », je réponds « je voulais pas déranger ».

Voilà. Tout est dit…

Avoir de l’ego, c’est faire respecter mon droit d’exister

Avoir de l’ego, c’est avoir le droit d’exister, et se donner la légitimité de faire respecter ce droit. C’est tout, c’est déjà pas mal. Je peux commencer par là. C’est quoi la place que je veux prendre ?

Quelles sont mes envies, quels sont mes besoins, quelles sont mes limites ?

Qu’est-ce qui me fait peur, qu’est-ce qui me rend fière ?

Qu’est-ce qui me fait me lever le matin, qu’est-ce qui me donne de l’énergie, qu’est-ce qui m’en coûte et pourquoi ?

Je peux réfléchir à ces questions et en trouver les réponses, mais ça me fera une belle jambe si je ne suis pas prête à faire respecter ces réponses. Par moi-même, déjà, puis par les autres.

Je dois mettre de l’ego sur la définition de mon « non négociable ». Avoir de l’ego, c’est la base pour pouvoir être respectée. Par moi-même, pour commencer.