Le bureau des pleurs n’enregistrera pas votre plainte

Je me suis relue, ce week-end. J’étais partie à Londres pour me recentrer : lorsque j’ai la sensation d’être écartelée par mon quotidien, c’est le signal de prendre une pause.

Si je me sens retenue en arrière dans mes projets perso, poussée vers l’avant dans mes projets pro, tiraillée à droite et à gauche entre mes impératifs et mes désirs, mes besoins et mes envies, mes contraintes et mes kifs, c’est que je ne suis plus au centre de ma vie.

Je pars donc me recentrer, si possible en cherchant le dépaysement, sous n’importe quelle forme : à l’étranger bien sûr, mais aussi à travers la perte du confort matériel élémentaire, ou encore via une épreuve sportive éreintante, histoire de secouer ma carcasse pour lui rappeler qu’elle est vivante.

L’objectif de ces breaks de « recentrage », c’est de revenir avec le centre de gravité bien en place, l’équilibre retrouvé, et bien entendu : les idées claires.

C’est-à-dire que je cherche à purger mon esprit de ses parasites les plus fréquents, qui prolifèrent sous l’effet de la fatigue et du stress combinés : les peurs, les angoisses, les doutes, qui, si je les laisse s’installer, finissent par provoquer une paralysie chronique.

Je ne fais plus rien, et pire : je ne sais plus rien faire.

Avec le temps, j’ai appris à réagir avant de souffrir d’un de ces épisodes de paralysie.

Qu’est-ce que je raconte, ce n’est pas « avec le temps », c’est depuis l’année dernière. Je le sais parce que ce week-end justement, je me suis relue.

J’ai peu publié de notes en un an — qui s’en fout, puisque trois dizaines de personnes à peine ont l’adresse de ce blog à l’heure où je rédige ce billet, j’écris pour moi, et justement, à me lire : mais bordel, qu’est-ce que je pleurniche depuis un an…

Je parle douleur, souffrance, effort, difficulté… Ma vie c’est une Spartan Race illimitée, c’est ça ? Mais pas du tout, c’est juste que j’ai passé un an à focaliser sur les montagnes que j’étais en train d’escalader.

Ah c’était pénible, je me suis blessée des dizaines de fois, j’ai craché mes poumons, j’ai cru que j’allais abandonner au moins trois fois, j’en ai chié comme jamais, mais… mais je l’ai fait, non ? Je suis restée ? Je me suis battue ? J’ai énormément appris ? J’ai… réussi ?

C’est si dur à admettre, cette réussite ? Juste parce qu’il n’y a jamais de ligne d’arrivée, que je n’ai pas une breloque ni un maillot de finisher à me foutre sur le dos, ça voudrait dire que j’ai pas fini d’en chier ?

Mais la vie et ses épreuves ne sont pas une course linéaire, avec un départ, un chrono et un classement à l’arrivée ! Bla bla bla c’est le chemin qui compte bla bla bla mais oui. C’est vraiment le chemin qui compte, t’es au courant ? Et oui, c’est dur, t’en as chié, t’as pas fini d’en chier, ça c’est la donnée de départ.

La vraie question, c’est : et est-ce que tu réussis ? Selon ta propre définition, parce qu’encore une fois, il n’y a ni critères ni classement. Donc : est-ce que tu réussis ?

Si je regarde le chemin parcouru, indubitablement : oui. Je ne suis plus la même personne qu’il y a un an. Je suis tellement plus loin, plus « haut » sur les flancs de la montagne qu’il y a un an.

Je sais où je suis, je sais d’où je viens, et pour la première fois de ma vie sans doute, je ne suis pas en train de chercher mon chemin : je suis en train de le tracer, et je suis plus confiante que je ne l’ai jamais été.

Je suis confiante dans le présent, et le présent me suffit. J’ai failli écrire « me comble », mais pas tout à fait, j’ai besoin d’être suffisamment insatisfaite pour continuer à avancer, vouloir toujours mieux. Ce n’est pas une mauvaise disposition, tant qu’elle ne m’empêche pas d’apprécier le présent. Je peux ressentir de la satisfaction vis-à-vis du présent, ET nourrir un désir de mieux pour l’avenir. Ce n’est pas incompatible. C’est l’équilibre que j’ai trouvé.

Je me suis relue ce week-end et ça m’a frappée : en quelques billets, je raconte un an et demi de souffrances et de galères. Ce tableau est injuste, il ne correspond pas à la réalité, il ne dépeint que les pics de « pire », les sensations de « chute libre » du roller-coaster qu’aura été cette période.

Alors, soyons honnête. Voici le vrai bilan de ma vie pro et perso depuis septembre 2016 :

J’ai beaucoup, beaucoup moins peur : moins peur de mes émotions, moins peur des autres, moins peur de l’échec, moins peur de la réussite, moins peur de me faire du mal, moins peur de décevoir.

J’ai infiniment plus confiance en les autres : là où j’étais incapable de déléguer la moindre tâche un tant soit peu significative, j’arrive même à déléguer des projets entiers qui me tiennent à coeur. Parce que j’ai confiance en la capacité des gens de mon équipe à les réaliser mieux que moi.

J’ai infiniment plus confiance en moi : j’étais dans une situation de crise où je prenais des décisions « par nécessité ». Il fallait décider, donc j’en étais capable. Lorsque la crise s’est dissipée, je me suis d’abord retrouvée incapable de prendre des décisions. Il n’y a plus l’urgence, alors comment réussir à trancher, quand on a tout le loisir d’hésiter ? J’ai dû trouver d’autres mécanismes que la pression et la nécessité pour réussir à prendre des décisions pertinentes. M’écouter, écouter les autres, des évidences impossibles à mettre en oeuvre lorsque l’on a confiance ni en soi, ni en les autres…

J’ai rompu avec ma dépression. Tel cet ex odieux et désagréable, elle est revenue à la charge, insidieusement d’abord, comme une notification sur Messenger. Je l’ai vue venir, je l’ai ignorée. Elle a forcé, elle est allée jusqu’à frapper à ma porte, j’ai eu peur, j’avais pas changé la serrure, je lui avais juste repris la clé, mais si jamais elle avait gardé un double… J’ai ouvert la porte, je lui ai fait face, je l’ai envoyée bouler. J’ai claqué la porte. Elle peut revenir aussi souvent qu’elle veut, je n’ai plus peur de lui faire face, j’ai réussi une fois à la rembarrer, j’y arriverai à nouveau.

Je ne suis plus nulle en sport, et mieux que ça, je me suis dépassée. Moi, la petite grosse qui se blesse au bout de trois mois, je suis toujours une plongeuse N2 (Dive Master PADI même si j’ai pas payé la licence et donc que j’ai pas la carte, dans ma tête, j’ai débloqué le niveau), et depuis dix mois, je fais du trail. Je cours, je fais de la préparation physique (ok, en dilettante, parce que je déteste ça), mais je progresse, ma morphologie a sensiblement évolué, et surtout, je me suis découvert une puissance que j’ignorais.

Tu crois vraiment que j’aurais réussi à courir 30km en trail, sous la pluie et la neige, pendant quatre putain d’heures et trente-huit fucking minutes, si l’année et demi qui vient de passer avait réellement été aussi dramatique que ce blog pouvait le laisser penser ? Mais non bien sûr. Qui a les ressources de se dépasser physiquement et mentalement quand on est au fond du gouffre ? Pas moi, évidemment. Si j’en ai été capable, si je continue de croire et de cultiver mes capacités à repousser mes limites, c’est bien parce que je suis à l’attaque d’une pente ascendante, et pas au trente-sixième dessous. Wesh.

J’ai complètement guéri ma claustrophobie, l’un des principaux symptômes du syndrome de « control freak » que je soigne… J’y pense parce que je suis en train d’écrire dans l’Eurostar, et qu’on vient de sortir du tunnel. Il y a trois ans, je prenais ce tunnel en bus pour la première fois de ma vie (et par surprise mdr, je croyais qu’on allait prendre le ferry haha j’ai failli demander à descendre tellement j’étais paniquée. Ce fut la crise d’angoisse la plus longue de ma vie, je tremblais à la sortie du tunnel hahaha).

Je reviens de loin, bordel. Il paraît qu’une montagne, ça se gravit en mettant un pied devant l’autre, et je sais ça, j’ai justement trop tendance à regarder mes pieds, et à me dire que ça tire quand même vachement dans les mollets, cette connerie. J’oublie parfois que j’ai aussi le droit de lever les yeux et de profiter de la vue. Encore mieux : de regarder derrière moi tout le chemin parcouru, et m’en féliciter parce que bordel, je viens de loin.

Je suis fière de moi. Et je vais le redire pour toutes les fois où j’ai oublié de me le dire, alors que je le méritais : je suis fière de moi.

Je suis fière du chemin parcouru. Je suis heureuse d’être là où je suis aujourd’hui. Je suis curieuse d’arpenter les chemins qui se dessinent devant moi. Et s’ils ne me plaisent pas, aucun problème : je tracerai ma propre voie.

Le bureau des plaintes est fermé, j’en ai abusé, et c’était sans doute nécessaire : j’ai dû apprendre à m’écouter, reconnaître que j’avais le droit de me plaindre et d’être malheureuse étaient des étapes nécessaires à cette thérapie.

Il était temps, à présent, que j’apprenne à être fière, à être reconnaissante envers moi-même, et à être heureuse, tout simplement.

Lose the round, win the fight

« Vous avez déjà entendu parler de l’endométriose ? »

C’est étrange, de perdre un bras de fer contre soi-même.

C’est étrange, aussi, de poser une question à laquelle il n’y a aucune bonne réponse. Pas de réponse n’est pas une bonne réponse. Toutes les réponses connues sont des mauvaises réponses.

C’est étrange, d’être malade à cause de l’étranger en soi.

C’est la définition même du cancer, n’est-ce pas ? Un corps étranger qui se développe, caché dans ton corps, jusqu’à ce qu’il interfère avec le fonctionnement normal de ton organisme.

Reprends ton « cadeau » empoisonné, Mère Nature

Tous les mois, environ, souvent un peu plus, parfois un peu moins, il fait des siennes, cet organe que je n’ai jamais demandé, mais qui apparemment, est installé en série.

De « mauvais moment à passer », mes règles sont devenues un moment qui ne passe plus.

Il a fallu que pour le 4ème mois consécutif, je me retrouve prostrée, prise de tremblements, de violentes nausées, de diarrhées, que je gémisse et que je pleure de douleur pour trouver enfin la force de m’avouer vaincue.

Non, je ne tiendrai pas. Non, je ne peux pas « serrer les dents » quelques heures par mois, un ou deux jours tout au plus. Je ne peux plus miser sur ma capacité à supporter cette douleur : l’idée même de cette douleur m’est déjà insupportable. L’idée de sa normalité m’est intolérable.

Dimanche soir, la douleur a dépassé le seuil de ce que je pouvais endurer. Je me suis brûlé la peau avec la bouillotte médicale, j’ai failli m’assommer, j’ai hésité à me blesser pour pouvoir appeler les pompiers, qu’on vienne me chercher, qu’on me shoote un anti-douleur vraiment efficace et qu’on m’emmène à l’hôpital.

Au lieu de ça, j’haletais comme un cheval à l’agonie, qui attend d’être abattu : pourvu que ça s’arrête.

Je ne veux ni d’une maladie inconnue, ni d’une maladie incurable

Ça ne s’arrêtera pas.

La sage femme m’a posé une batterie de questions sur moi, sur ma vie, sur les cycles de la douleur, ses intensités, tout. Quand elle m’a demandé si j’avais déjà entendu parler de l’endométriose, j’ai voulu lui répondre que je ne voulais pas en entendre parler.

Je ne veux pas d’une maladie incurable.
Je ne veux pas d’une maladie qu’on ne peut que gérer, et qu’avec des hormones.
Je ne veux pas d’une maladie dont on ne peut se débarrasser que par l’ablation de l’utérus, et encore, sans garantie de ne plus jamais subir des relents d’attaque. Un putain de cancer, cette saloperie.

Je ne veux pas non plus rester sans réponse.

J’écris ce soir parce que demain, je vais subir une échographie pelvienne et endovaginale, à la recherche de signes d’endométriose.

Je ne veux pas rester sans réponse, et je ne veux pas de la seule réponse accessible : c’est l’endométriose ou c’est pas l’endométriose.

Je ne veux plus souffrir

J’ai mal. Une partie de mon corps produit chaque mois une douleur que le reste de mon corps n’encaisse pas. Ça ne peut pas être normal, ça ne peut pas rester sans réponse.

Je ne peux plus accepter cette situation, je n’en peux plus de subir cette situation, et c’est bien là le noeud de mon problème: entre subir et choisir, la distinction est parfois ténue, mais il y a toujours la possibilité de choisir, tant qu’on peut choisir l’acceptation.

Or, je n’accepte plus cette souffrance.

Peu importe la réponse qu’on me donnera dans les semaines à venir, ce sera une mauvaise nouvelle. Il n’y a pas de bonne nouvelle quand il n’y a pas de solution.

Et si je pleure ce soir, c’est que je termine le deuil d’une partie de moi qui a pris trop de place dans ma vie, qui m’a causé trop de souffrances, et dont je dois envisager de me séparer, avec les risques que cela comporte.

C’est la pire des trahisons : celle de ta propre chair.

J’en peux plus. J’ai vraiment plus la force. Alors, j’ai perdu le bras de fer.

J’hésite : je ne sais pas si je préfère une réponse sans solution, ou des solutions sans réponse. Mais si, au fond, je le sais.

Je me satisferais de : ne plus souffrir. Et ne pas finir aux urgences avec un couteau en céramique planté dans le bas-ventre.

Je n’aurai sans doute pas de réponse, mais je ne cherche pas des réponses, je veux des solutions.

Take your losses.
Quit this round.
Breathe.
Get back up.
Win the fight.

Impuissance

D’abord, un choc assourdissant, qui te laisse débile. Un coup dans la tête, qui te fait perdre l’équilibre. Un coup dans l’estomac, qui te fait perdre l’appétit. Un coup dans la poitrine, qui te coupe le souffle.

Et puis, la chute. Tu t’allonges le temps de reprendre tes esprits, mais le poison qui s’infiltre et se répand dans tout ton organisme te paralyse.

Le lit qui te soutient devient ton sarcophage: il t’engouffre, t’engloutit. T’immobilise.

Tu respires à travers un masque de plomb, fondu sur les os de ton crâne. Tu le sais, parce que tu le sens: ses pattes métalliques pénètrent tes sinus, les tréfonds de ta boîte crânienne. Chaque mouvement trop soudain déclenche une décharge électrique, suivie d’un coup de massue.

Alors, tu ne bouges plus. Jusqu’à ce que la douleur disparaisse, et que tu oublies qu’elle reviendra. Immobile, ça va. Alors, tu te lèves, et le masque de plomb t’étouffe, le coup de massue t’assomme.

Tu te recouches. Tu ne dors pas, parce que tu respires mal à travers le masque de plomb. Tu restes prostrée. Attendre que ça passe. La patience est la seule force que tu peux actionner sans faire un mouvement. C’est la seule force qui te reste.

L’impuissance est un état vertigineux. La sensation de ne plus avoir les pieds sur terre ni la tête sur les épaules, et en même temps, sentir le poids du monde écraser ces épaules, la peine du monde t’éclater la tête, le passage du temps éroder tous tes membres.

À chaque fois, je suis impressionnée, à tel point que j’oublie. Et la fois suivante devient une première fois, parce que j’ai oublié le poids du sarcophage, et du masque de plomb.

Cette fois-ci, le poison était dans mes poumons. Insupportable niveau d’impuissance, rarement atteint. J’ai cherché dans ces souvenirs que je n’appelle pourtant jamais, ceux des impuissances passées.

Trois visites chez un médecin pour une maladie, ce qu’il fallait pour trouver le bon antidote. La bonne combinaison de pilules pour réussir à faire fondre le masque.

Parfois je me dis que c’est dans ma tête. Que c’est ma peur de la pollution qui me colle ce masque de plomb. Mais cette fois, c’était loin de ma tête, jusqu’à ce que la toubib pose le diagnostic. Ça ne m’avait même pas traversé l’esprit.

Je n’ai pas compris ce qui m’arrivait, mais pour une fois, j’ai écouté. Démonstration par l’exemple qu’on peut écouter sans comprendre, c’est une question de volonté.

J’ai regardé mon corps s’effondrer, s’enliser dans le sarcophage, lutter vainement quelques instants contre le masque de plomb avant de rendre les armes.

Je me suis regardée, à quelques pas de moi-même, impuissante. Et j’ai accepté cet état, moi qui l’ai tant nié, aggravant mes blessures à lutter sans ressources contre des forces qui me dépassaient.

Pour une fois, je me suis écoutée. Impuissante, certes, mais pas encore battue. Ni obstinée.

C’est sans doute la première fois depuis longtemps que je gagne un bras de fer seulement par la patience. Aucune autre force, puisque je n’en avais plus.

Ironique, n’est-ce pas ? Que la dernière de mes forces soit la patience.

À méditer.

«Check your ego at the door» is the reason why I never cross the threshold

J’ai besoin de me construire un ego.

Wow, nan mais la meuf. Voilà la première pensée qui m’a traversé l’esprit après avoir écrit cette phrase. Évidemment. J’ai tellement pas d’ego que la simple envie d’en construire un me déclenche une réaction de « calme-toi bien et dégonfle un peu ». C’est exactement le fond du problème.

J’ai besoin de prendre un peu de place, ça ne veut pas dire « j’vais tout écraser sur mon passage ». Mais dans ma tête, si.

« Sois gentille », ne dérange pas

Tout ça remonte au « sois gentille» de mon enfance, l’injonction à être sage, sous-entendu : ne pas déranger. Ne pas déranger les adultes, ne pas déranger les autres enfants, ne pas faire chier qui que ce soit d’aucune manière.

Sois gentille, mais aussi sois humble, sois modeste, sois ouverte d’esprit, sois souple, adapte-toi à toutes les situations.

Que des bons conseils, le problème, c’est que j’ai d’abord appris à respecter les autres, toutes leurs frontières et toutes leurs exigences, avant de poser les miennes.

J’ai 30 ans, je suis face à la mer, et je me demande : qui suis-je, et de quoi ai-je envie dans la vie ?

Tu me diras, c’est toujours mieux de se poser la question à 30 ans qu’à 80, certes, n’empêche que ça reste hallucinant d’avoir vécu trois décennies sans réfléchir à ces deux questions.

Surtout que j’ai une très bonne idée de ce que mes proches veulent pour moi dans ma vie. Des gens qui ne sont pas moi ont, depuis longtemps déjà, réfléchi à ce que je pourrais être, ce que je pourrais faire, ce que je pourrais devenir.

Et moi non, en fait.

Tu vaux mieux qu’un couteau suisse

Parce que mon but dans la vie, c’est d’être utile. Ok cool, sauf que je suis une personne, pas un couteau suisse, donc j’ai potentiellement la place pour être autre chose que « juste » utile, dans ma vie. Et même un couteau suisse a plusieurs fonctionnalités, c’est dire si moi aussi, j’ai le droit d’être plusieurs choses à la fois.

(Même pour écrire ça, faut que je me justifie en invoquant un couteau suisse. Ce serait risible si c’était moins dramatique).

Donc. J’ai besoin d’ego. Je me suis dit ça aujourd’hui en me demandant pourquoi je me laissais autant arrêter par la peur, dans la vie.

La réponse étant : parce que je ne pense pas réussir à dépasser ces peurs. Pourquoi ? Parce qu’elles sont plus fortes que moi. Pourquoi je pense ça ? Parce que je ne m’accorde pas assez de crédit, pas assez de valeur.

Pourquoi ? Parce que j’ai très peu d’ego, quand j’y réfléchis.

J’ai très peu d’ego dans le travail, ce qui a toujours été uniquement un avantage, de mon point de vue. Je ne suis jamais vexée quand on me dit « c’est naze, recommence », quand quelqu’un critique ce que je fais. Je prends très facilement les commentaires sur ce que je fais : ce n’est pas moi. C’est ce que je fais.

C’est plutôt sain, comme approche. Le vrai problème à ne pas mettre du tout d’ego dans mon travail, c’est que je suis incapable d’en reconnaître et d’en apprécier les réussites. Quand on me fait un retour positif, dans ma tête, je capte un retour inutile. C’est normal si c’est bien. Dites-moi ce qui ne va pas pour que je puisse l’améliorer la prochaine fois.

Il est temps de remettre de l’ego dans mon travail

J’ai besoin d’avoir ENVIE de monter au créneau lorsqu’un sujet me parle, me touche, m’inspire, m’intéresse, me passionne.

J’ai besoin d’avoir LA RAGE d’être la première à m’en emparer, la plus pertinente dans le choix de mon angle, la plus précise et la plus rigoureuse dans l’exécution.

J’ai besoin d’être FIÈRE de mes résultats, de ce que je produis, de mes actions, de mes mots.

Je suis déjà exigeante envers moi-même, surtout dans le travail, mais cette équation est déséquilibrée si je ne mets pas en face LA FIERTÉ qui doit être le fruit de mes exigences.

C’est Aude GG qui me disait : « soyez exigeantes dans le travail, ambitieuses dans le projet ». Je ne peux pas continuer à être aussi exigeante avec moi-même si je ne mets pas en face l’ambition et la fierté.

Il est temps de remettre de l’ego dans mes relations

Bien sûr que je suis incapable de vivre en couple : je ne sais pas faire respecter mes propres limites, évidemment que la perspective de partager ma vie avec quelqu’un me file des sueurs froides. Ça veut dire faire des compromis partout, tout le temps, tous les jours de ma vie… L’angoisse, vu que ma propre définition du compromis consiste à céder tout, tout le temps, au bénéfice de l’autre.

Épatant. Sur cette base, il est évidemment impossible de construire une relation saine. J’arrive à avoir des ami•es uniquement parce que je ne vis pas avec eux, je ne les vois pas tous les jours.

C’est aussi comme ça que j’ai toujours réussi à équilibrer mes relations en colocation : sortir de l’appart quitte à passer la journée au cinéma, quand j’ai besoin de retrouver « mon espace ».

Expliquer à l’autre en quoi son comportement empiète justement sur cet espace est au-dessus de mes forces : je ne saurais même pas par quoi commencer… Je suis incapable d’expliquer en quoi tel ou tel comportement m’affecte, je sais juste que j’ai besoin de partir, alors c’est ce que je fais.

Remettre de l’ego dans mes relations, c’est réfléchir au sens que je leur donne. Qu’est-ce que j’apporte, mais aussi qu’est-ce que j’en retire ? Oui voilà, ça va, c’est pas un gros mot : une relation, c’est un échange. Qu’est-ce que je ramène, mais aussi : qu’est-ce que je viens chercher ?

M’autoriser à me poser cette question, et réussir à y répondre, ce sera la clé de mes futures relations pro, perso, amicales, amoureuses, etc. Des relations dans lesquelles j’existerai parce que je suis capable de faire respecter mes besoins, mes envies, mes limites, parce que je suis actrice de cette relation. (Par opposition à l’heure actuelle, où mes relations qui marchent sont celles où l’autre me respecte « à l’instinct » (sans que j’aie eu à contribuer), ou encore celles où je m’investis très peu.)

Il est temps de me construire un ego, dans la vie

Cinquième « pourquoi » de ma série : alors, pourquoi j’ai aussi peu d’ego, dans la vie ?

Je m’en souviens comme l’une des meilleures leçons de vie jamais reçues, mais je viens seulement de comprendre tout ce qu’elle avait à m’apporter.

C’est une phrase que prononçait régulièrement mon prof de théâtre au Canada, Wayne Goodyer. Il répétait à ses classes « check your ego at the door », ce qui voulait dire : quand vous entrez dans cette salle, dans laquelle, en tant que groupe, nous allons travailler avec nos corps, avec nos voix, avec des rôles, vous devez laisser votre ego à la porte.

Accrochez-le à la patère, au même titre que votre écharpe, votre manteau, ces vêtements qui entravent votre liberté de mouvement.

Vous ne pourriez pas jouer pleinement le rôle que vous aurez à endosser durant cette séance si vous gardez votre doudoune et votre bonnet. C’est pareil avec l’ego : on n’est pas bon comédien quand on se drape d’ego au lieu de, justement, se mettre à nu pour mieux revêtir le rôle qu’on reçoit, quel qu’il soit.

Laissez votre ego à la porte, répétait-il.

J’ai adoré ce conseil. C’était libérateur.

« Check your ego at the door »…

Ce que je n’avais pas compris, c’est que j’aimais autant ce conseil et ce cours parce que je me sentais enfin à égalité avec tous les autres. Si tout le monde laisse son ego à la porte, alors que j’en ai pas, mes relations avec les autres me semblent enfin « naturelles ».

Tout était alors facile : je pouvais dire ce que j’avais sur le coeur, critiquer, améliorer, refuser, demander… Plus personne n’avait d’ego, et lorsque quelqu’un se parait du sien pour réfuter une requête ou faire un commentaire, ça se voyait, c’était évident. La personne était vite recadrée, et M. Goodyer répétait :

« Check your ego at the door ».

Sauf qu’à la fin de la séance, chacun récupérait son ego, en renfilant aussi son manteau, son bonnet, son écharpe et ses gants.

Moi non.

…So I never cross the threshold

J’ai passé le plus clair de mon année dans cette salle de cours, je m’y sentais si bien. J’y passais toutes mes pauses, en compagnie des autres « drama freaks ». Ceux qui savaient laisser leur ego au vestiaire, le temps de nos conversations.

Je me disais que c’était encombrant d’avoir de l’ego, je n’en avais jamais compris l’intérêt.

Je comprends, aujourd’hui, que mon manque d’ego est la raison pour laquelle j’ose si peu, dans la vie. Je ne passe pas le seuil de toutes ces portes où il faudrait laisser son ego au vestiaire pour éviter de le blesser inutilement : j’en ai pas, alors c’est moi qui vais me faire du mal si je continue.

Je me suis toujours dit que c’était cool de pas mettre d’ego dans le travail ni dans mes relations, parce que comme ça, je ne risque pas de le blesser. Mauvais calcul… Les blessures à l’ego sont hyper faciles à soigner.

L’ego sert à ça, en plus : c’est une armure, que tu revêts pour affronter la vie, faire respecter ton espace, tes limites, tes idées, tes besoins, tes envies. Et oui, parfois, ça clashe avec d’autres personnes, avec les aléas de la vie.

C’est l’ego qui prend. C’est pas grave, respire un coup, bois un verre d’eau, tape une colère ou une crise de larmes et ça ira mieux. Voilà, c’est ça un ego blessé. Même pas besoin de point de sutures.

En attendant, moi, je me balade à poil, je prends des coups dans tous les sens, j’ai des bleus de la taille d’un ballon de rugby, et quand on me demande « mais pourquoi tu m’as pas dit que ça te posait problème ? », je réponds « je voulais pas déranger ».

Voilà. Tout est dit…

Avoir de l’ego, c’est faire respecter mon droit d’exister

Avoir de l’ego, c’est avoir le droit d’exister, et se donner la légitimité de faire respecter ce droit. C’est tout, c’est déjà pas mal. Je peux commencer par là. C’est quoi la place que je veux prendre ?

Quelles sont mes envies, quels sont mes besoins, quelles sont mes limites ?

Qu’est-ce qui me fait peur, qu’est-ce qui me rend fière ?

Qu’est-ce qui me fait me lever le matin, qu’est-ce qui me donne de l’énergie, qu’est-ce qui m’en coûte et pourquoi ?

Je peux réfléchir à ces questions et en trouver les réponses, mais ça me fera une belle jambe si je ne suis pas prête à faire respecter ces réponses. Par moi-même, déjà, puis par les autres.

Je dois mettre de l’ego sur la définition de mon « non négociable ». Avoir de l’ego, c’est la base pour pouvoir être respectée. Par moi-même, pour commencer.

Who the fuck am I?

Who the fuck am I? Well, that’s the million dollar question, isn’t?

Fun fact: I’m afraid of the answer. I have this idea of the person I should be, who I want to be, who I try to be… But I’ve never really stopped and taken a good long hard look at myself to figure out whether or not I fit the part.

I know I want to be useful in this world. I don’t care the least about «becoming someone», but I do want to accomplish something. Something that I could look back on from my deathbed, and dissolve my regrets.

I also know that I don’t want to be on my deathbed to decide whether or not my time on earth has been put to good use or not. I need to have a reason to get out of bed every single damn day. It’s the curse of depression: if I don’t have a reason to wake up, then why would I?

If I don’t have a reason to live, then why live at all? It’s so exhausting. What could possibly make all of these trials worth their trouble?

That’s the million dollar question, isn’t it. Why am I so incapable of asking myself that simple question: who are you?

Why am I so incapable of hearing that question, and thinking about what the answer might be. Who am I? Not to others, but to myself. Don’t tell me you’re the funny one, you’re the leader, you’re the capable one, you’re the eldest, you’re this, and that…

It’s not «what» are you, it’s WHO are you. Not to others, not in this society, not in theory. Who are you?

Help yourself, for a change

It’s funny because the reason why I am so good at helping others, is precisely because I know «who» they are. Through their speech, their non verbal communication, their eyes, their laughs and tears, their confessions, their aspirations, I figure out what they want, what they need.

This is my secret to know just what that person might need to hear, at that precise moment. I’ve stopped doing that, though. It’s freaky when someone you barely know comes up with the exact words you needed to hear. I’m not your guardian angel nor am I your soulmate, sent from destiny. I’m just good at reading emotions.

Everyone’s emotions, except my own. I discard them, because… Well I don’t really have a good excuse for that one. I guess, because reading into my own emotions would allow me to know precisely what to tell myself, and what to do in order to improve my life, my well being.

But then if I don’t act on it, or if I don’t succeed, it’s my own fault, right?

Blessed are the ignorant, as they say. If I don’t know what’s wrong with me, I can’t fail at helping myself.

This is why I have no clue as to who I actually am, this is why I dedicate every fiber of my being towards others: not out of altruism, but out of fear.

I’m afraid

I’m afraid. This is the main emotion that’s been blocking my throat all these years.

I’m afraid of failing. Failing, failing myself, failing others.
I’m afraid of hurting. Hurting myself, hurting others.
I’m afraid of disappointing. Disappointing myself, disappointing others.
I’m afraid of being powerless.
I’m afraid of being useless.
I’m afraid of drowning: in work, in sorrows, in regrets, in fears.

I’m afraid of staying afraid forever.

Who the fuck am I, you ask? A lot braver than I give myself credit for. I know that. Deep down, I know that I am stronger than all these fears.

See? That is exactly what I needed to hear.

It’s also the truth.

I am braver, stronger, more determined and more inspired than I’ve allowed myself to be so far. My fears don’t define me. It’s time I start defining myself without them.

From this day on: I am unafraid.

pointe-saint-mathieu-2017-10-06

 

Let the wave crash so I don’t go under

Je l’ai pas vue venir. J’aurais pas pu, parce que la vague ne prévient pas. Elle arrive ensevelie, elle rebondit par le fond et s’élève soudainement. Quand je sens son ombre sur mes épaules, il est trop tard. L’écume éclate au-dessus de ma tête, et les confettis d’eau salée commencent à me battre la peau.

L’instant d’après, je me noie, sans avoir compris d’où venait le tsunami.

Il me faut des jours, des semaines, parfois des mois avant de pouvoir sortir la tête de l’eau. Mais je me suis fait une promesse: celle de ne plus laisser la vague m’ensevelir.

C’était difficile, j’aurais dit impossible avant l’été, mais depuis, j’ai gravi des montagnes et atteint des sommets. J’ai traversé le désert de mes envies taries pour retrouver la source de mes inspirations.

J’ai fini par réussir à me retourner, et surtout, à garder la tête haute et les épaules droites. Désormais, je sais regarder l’horizon devant moi sans baisser les yeux. Je sais regarder derrière moi, sans me noyer dans la brume et la nostalgie.

J’ai sué, travaillé et taillé mes muscles pour que mon dos tienne le coup. Et pour la première fois, j’ai senti la vague arriver. J’avais les pieds sur terre et les yeux ancrés devant moi. J’ai vu la surface de l’eau frémir, j’ai ressenti le volume de mes peurs et de mes angoisses revenir me faucher, à la vitesse d’un raz-de-marée.

J’ai vu la vague se lever, et pour une fois, je n’ai pas résisté. J’ai laissé le mur s’abattre sur moi, et m’écraser sous lui.

C’est que de l’eau.

Ce ne sont que quelques minutes à expirer, en attendant que la vague se retire.

C’était beaucoup plus rapide, au final, que de passer des jours, des semaines ou des mois à courir devant la vague. À espérer qu’elle s’écrase derrière moi. À me convaincre que j’avais les épaules assez solides pour résister à son poids. Mais une marée de cette ampleur a la force d’un troupeau de bisons au galop. Bien sûr qu’elle me ratisse à chaque fois.

Pour une fois, je n’ai pas résisté.

Cette fois, j’ai accepté. Accepté que je n’étais ni assez puissante, ni assez stable pour battre un raz-de-marée. J’ai laissé la vague s’écraser, je l’ai laissée me noyer quelques instants dans la tristesse, la colère et les regrets, juste assez pour expirer toute la rage que mon impuissance m’insufflait.

Juste assez pour que le sel brûle les plaies.

J’ai encore le goût du sel sur mes lèvres gercées, encore la douleur aiguë de ses brûlures sur mes paupières épuisées, encore sa trace séchée sur mes joues.

Mais l’eau se retire. Car la vague est passée. Et pour une fois, elle ne m’entraîne pas avec elle vers les profondeurs d’où je ne savais pas me sortir. Pour une fois, je ne vais pas me noyer dans les abysses, asphyxiée, écrasée par l’obscurité.

Pour une fois, la patience et la persévérance m’ont fait tenir debout, m’ont fait relever lorsque je suis tombée à genoux.

Pour une fois, je sors la tête de l’eau… juste en levant les yeux.

Devant moi, un autre jour, à l’horizon.

Et dans les couleurs de l’aube, le reflet d’une victoire: la rupture tient.

Healing hurts like a bitch

« Plus jamais je ne souffre pour m’apprendre à ne plus souffrir. »

La souffrance marque la mémoire au fer rouge. C’est une leçon que le corps ne veut pas oublier, alors il s’assure que l’esprit l’enregistre, au fer rouge aussi : plus jamais ça.

Plus jamais une douleur à l’oreille qu’on ignore.

Plus jamais une « gêne » qu’on laisse se résorber au creux de l’oreille. C’est fragile, un canal auditif. C’est précieux, un tympan.

Si ça gêne, c’est un problème en devenir. Un jour, la gêne devient une douleur, puis une souffrance, en un instant.

Un jour, ton médecin traitant t’envoie d’urgence chez l’ORL et tu te retrouves à fixer la fenêtre, immobile, en train de te convaincre de ne pas sauter par cette fenêtre, et de ne pas non plus t’éclater la tête contre le mur derrière toi.

Il suffirait de se jeter en arrière.

Tout ton poids en arrière et la douleur s’arrête.

Promis.

Les larmes roulent sur tes joues, et t’auras bientôt plus de dents si tu continues à les serrer comme ça. Mais tu tiens bon. Parce que ça va être à toi. Bientôt. C’est sûr. Encore une minute.

Tu peux tenir une minute. C’est seulement 60 secondes. Tu peux compter 60 secondes. Elles passeront plus vite si tu les comptes.

7 200 secondes plus tard, on t’annonce que t’es passée à 1 800 secondes des urgences pour une trépanation.

Tu t’en fous, pourvu que la douleur cesse.

Plus jamais t’ignores une « gêne » à l’oreille.

Plus jamais une douleur dentaire qu’on ignore.

T’as trois ans de plus. T’as déjà dit plus jamais une fois, et pire que jamais revient. Tu te fais opérer des dents de sagesse, mais parce qu’en 2003 c’était la mode, et que les orthodontistes s’en faisaient des couilles en or, on te retire tes dents de sagesse en cabinet de chirurgie dentaire. Sous anesthésie locale.

Le mec a tout juste fini de te recoudre les 4 gencives (2 en haut, 2 en bas), que l’anesthésique commence à s’estomper. Tu le sais pas, mais tu le sens.

« — Euh, vous avez quelque chose pour la douleur ?
— Ici ? Non, mais voici une ordonnance.
— Mais il est 19h.
— Ah oui ! Il vous faut trouver la pharmacie de garde ! La plus proche sur votre route… Est à 40min d’ici. »

Ça va, 40 minutes c’est que 2 400 secondes, mais t’arrives pas à compter parce que les battements de ton coeur faussent le rythme.

T’es en voiture, à la place du passager, et tu luttes pour ne pas t’éclater la tête contre le tableau de bord : si je m’assomme, ça ira mieux, parce que ça passera plus vite. Juste un coup de tête, et je m’assomme.

T’as pas peur de la douleur, parce que ça peut pas être pire que celle de 4 gencives à vif.

« — Mets la radio
— Je mets de la musique ?
— Non, mets des gens qui parlent, pour que je puisse me concentrer sur ce qu’ils disent. »

Ce soir là, chez RTL, vous m’avez mise hors de moi, mais pire que d’habitude. Tas de cons.

Encore 720 secondes. Je préfèrerais m’assommer.

240 secondes mais c’est si long de récupérer une boîte de cachets ?!?!?!?

Je mettrai 8 ans à retourner chez un dentiste, après le dernier rendez-vous pris et payé par mes parents. Fallait pas trahir ma confiance comme ça.

J’ai les dents bien alignées, mais sérieux, ça ne valait pas ça.

Plus jamais je ne monte sur une planche de snowboard sans mes protège-poignets

Y a littéralement 100 m à faire.

Je suis épuisée.

Mais c’est tellement chiant de mettre les protections, puis les gants, puis les fixations, puis se relever.

C’est vraiment que 100 mètres.

C’est en pente douce.

Au pire, je risque quoi ?

Deux chutes plus tard, je peux plus bouger les mains : ça me fait mal.

Mais ça va. J’ai connu pire. Mes dents, mon oreille et sa mâchoire inflammée, c’était tellement, tellement pire. J’ai juste une tendinite, je crois.

Le lendemain, ça passe pas, c’est bleu et gonflé, faut aller consulter.

Deux radios. Deux fractures.

« Il faut réduire la fracture, c’est-à-dire remettre l’os en place avant de plâtrer ».

Ok, on fait ça.

Le chir’ me place le coude en bandoulière, dans une écharpe vers le bas, et 3 doigts de la main dans des bandes adhésives qui les tirent vers le haut.

Puis il écartèle le tout, et commence à tripoter la partie de ma main où un débris se balade.

Je hurle comme un chat qu’on écorche en commençant par la queue.

Ça a duré moins de 40 secondes.

J’ai voulu crever sur place. La foudre eût été plus clémente.

J’ai passé deux mois les deux poignets immobilisés. Et 40 secondes de douleur comme j’en avais jamais connue.

Plus jamais je monte sur une planche de snowboard sans mes protège-poignets.

Plus jamais ça.

J’étais trop de fois chez une psy. Oui, toujours une femme, mais j’ai pas fait exprès. À chaque fois parce que j’avais envie de crever, mais ça n’avait pas de sens, parce que j’avais toutes les cartes en main pour être heureuse. Alors pourquoi je l’étais pas ?

J’allais chercher l’explication. Je ne la trouvais pas. Je ne l’ai pas trouvée.

J’avais lu ou entendu quelque part, qu’aller consulter un·e psy, c’était comme aller chez le médecin, mais pour l’esprit.

Sauf que quand tu boîtes, ou que t’as une plaie béante, tout le monde te dit mais oh mon dieu, va voir un médecin !

Quand t’as envie de crever, ça ne se voit pas forcément, et même aux gens tristes, y a pas grand monde qui leur dit « tu devrais voir un·e psy » comme si c’était une évidence.

C’est plutôt une condamnation. Puisque visiblement personne ne peut rien pour toi, surtout pas toi-même, va voir un·e psy. C’est un débarras, pas un conseil. Un abandon, pas un salut.

Je suis allée voir des psys pour trouver une solution. Mais je ne leur ai pas laissé une seconde chance, alors qu’aux médecins, je leur ai laissé mille chances, malgré les souffrances qu’ils m’ont infligées, par inadvertance, par ignorance ou par négligence.

Parce que les médecins m’ont soignée. Je suis toujours revenue vers eux parce qu’ils ont fait disparaître la douleur. Les psys, jamais. Et je l’ai retenu contre eux.

J’ai mis huit ans à revoir un dentiste, mais j’ai mis douze ans à vraiment revoir une psy, à lui faire confiance. À lui dire où ça fait mal, en sachant qu’elle allait appuyer dessus.

Les médecins, je peux le faire. Je sais qu’en sortant j’aurai moins mal. Même si ma mémoire me rappelle toujours aux souffrances, rarement aux soulagements.

Mais les psys, jusqu’à présent, elles me laissaient seule avec ma souffrance. Et me donnaient des solutions qui ne résolvaient pas mes problèmes.

Cette psy-là a été différente.

La première m’a dit « pourquoi vous êtes là ? », je lui ai raconté, elle m’a dit « ça, c’est la dépression ». Et puis, rendez-vous dans un mois.

Comme si un chirurgien me disait « C’est un cancer ! Rendez-vous dans un mois ».

Elle m’a ouverte, et a laissé la plaie béante.

La suivante a fait l’inverse. Faut dire que j’avais perdu la confiance.

« Alors, y a eu un déclencheur, n’est-ce pas ? »

C’est comme si j’avais répondu « oui, j’ai une crampe au mollet » et qu’elle avait renchérit « ok, on va ouvrir de la cheville au jarret ».

Je suis étripée au détour de ses phrases, mais la douleur ça va, parce qu’elle cautérise immédiatement ce qu’elle expose au grand jour.

Je suis sortie de là avec plus de devoirs qu’en dix ans de thérapies cumulées. Mais je suis sortie de là soulagée.

Elle m’a fait mal comme un chirurgien qui opère à vif, mais elle n’a rien ouvert qu’elle n’était en mesure de cautériser immédiatement.

Et avec toute la douleur qu’elle m’a infligée sur l’instant, aucun médecin ne m’avait fait autant de bien en un si court instant.

Et je sors de ce rendez-vous avec une nouvelle promesse.

Plus jamais je ne m’inflige à moi-même la souffrance que je me suis infligée, en ignorant les affres de la vie quotidienne.

Plus jamais je n’épingle mon dos de cent clous posément enfoncés, par esprit de martyr, de sacrifice ou de négligence.

Plus jamais je ne m’ignore au point d’encaisser pour d’autres, la négligence, la déception, l’angoisse et la peur d’autres.

Plus jamais je ne digère ma propre lâcheté, quand j’ai tout le loisir de comprendre ou de refuser des émotions qui me contaminent.

Plus jamais je ne m’inflige la souffrance que j’ai supportée pendant plus d’une décennie, au motif que si personne ne la voyait, alors c’était le fruit de mon imagination.

Elle était aussi réelle que ma mastoïdite, que mon extraction des dents de sagesse sous anesthésie locale, que ma double fracture du poignet à réduire.

Ma dépression était réelle. Elle était la pierre qui m’infligeait une noyade permanente.

Plus jamais je ne me laisse noyer par cette pierre. Plus jamais je ne laisse des blessures invisibles lacérer tout mon être.

Plus jamais je ne laisse des douleurs psychologiques marquer mon corps et mon esprit, quand il me suffirait d’y répondre — alors que j’ai le pouvoir de les affronter.

Plus jamais je ne laisse mon esprit taire la douleur que mon corps crie, au motif qu’il a le pouvoir de l’éteindre : il se trompe. Elle finit par ressurgir, comme la lave éructe d’un volcan, brûlant ses flans telle une furie.

Plus jamais ce déni, plus jamais cette souffrance
 au motif que personne ne l’entend.

Elle est réelle parce que je la vis. Elle est sérieuse parce que je la ressens. Que personne d’autre ne la voie, c’est bien le cadet de mes soucis.

Plus jamais la souffrance exorcisée ce jour-là.

J’ai souffert une fois de trop, sans doute une fois pour rien. Mais si j’apprends enfin que cette souffrance n’est pas utile, c’était une fois utile enfin.

Et plus jamais je ne souffre pour m’apprendre à ne plus souffrir.