D. 58 L’autre ciel, plus dense que le velours et plus doux que la soie

J’ai toujours aimé l’odeur de la mer, tout en étant terrifiée par son étendue. Elle incarnait pour moi l’angoisse de l’inconnu, je pense. Face à elle, tu vois loin, jusqu’à l’horizon, et pourtant tu vois rien : en-dessous de la surface tout est un mystère. Pour de vrai, en plus.

L’Homme sait explorer l’Univers aux confins de la Galaxie par toute une tripotée d’instruments, mais on est toujours au moins aussi ignorants de ce qu’il se passe à des années lumières de la Terre, qu’à quelques kilomètres de fond entre deux continents.

L’activité humaine, entre pollution et surpêche, est en train de bouleverser l’équilibre d’écosystèmes dont on ignore encore l’existence. Les espèces marines meurent et disparaissent plus vite qu’on ne les découvre. La chaîne alimentaire aquatique se casse la gueule à mesure que la pêche intensive en pulvérise des maillons entiers. Les déchets de nos élevages intensifs charrient des polluants mortels pour la faune et la flore sous-marine.

J’ai toujours eu peur de la mer, mais c’est elle qui devrait avoir peur de nous.

J’avais arrêté d’acheter des fruits de mer ou du poisson avant de mettre la tête sous l’eau pour la première fois. Avant de découvrir la richesse, la majesté, la grâce, la beauté de cette environnement. Que dis-je, d’une infinitésimale fraction de cet environnement seulement.

J’ai effectué 109 plongées. Passé plus de soixante heures sous l’eau. Vécu des rencontres émouvantes, intrigantes, impressionnantes, excitantes… De l’extraordinairement petit (un hippocampe pygmée, moins de 5 millimètres), à l’incroyablement grand (une raie manta).

Et j’ai encore rien vu.

Sunset above the clouds

Lorsque mon avion a percé la couche de nuages, le soleil éclairait encore la voûte céleste, peignant un bandeau rose fluorescent par-dessus l’horizon.

La lumière descendante jetait un voile irisée sur la soie des nuages, et le velours de la mer, quelques kilomètres plus bas.

Voilà, ça y est, j’ai obtenu un niveau de plongée « pro », une étape seulement, comme une licence pour aller explorer toujours plus, toujours plus loin… Mais je ne peux pas m’empêcher de me demander ce qu’il restera à explorer d’ici quelques années.

Déjà, la différence est flippante entre les eaux ouvertes à la pêche et aux loisirs, versus les espaces protégés, les réserves marines. C’est bien simple, hors réserve, on ne voit pas de « gros » (pêchés, ou barrés vu qu’on pêche leurs proies). Il n’y a pas de « moyen » non plus (pêchés, barrés ou décimés par la pollution). On ne voit que du « petit », de l’anémone, de l’éponge, du petit crustacé, mais eux aussi souffrent de la pollution et disparaissent.

C’est marrant, parce que je m’étais toujours dit que je ne serais probablement pas végane si je n’habitais pas à Paris. Je consommerais du local si je vivais dans un îlot perdu, au bord d’une plage, au fin fond de l’Indonésie.

Sauf que le fin fond de l’Indonésie, j’en reviens. Et que même « manger local » augmente la demande, donc la pression sur les pêcheurs locaux, donc sur l’environnement. Donc en fait, c’est toujours non. Je ne sais pas quand est-ce qu’on finira par collectivement s’y résoudre, l’océan n’est pas notre garde-manger, c’est notre réserve d’oxygène, et le problème c’est qu’il ne peut pas continuer à assouvir ses deux fonctions en même temps.

C’est soit l’un, soit l’autre, à terme. Tu préfères : manger ou respirer ? Y a pas de piège…

Ma rencontre avec les tortues

C’était fascinant, et en même temps, j’ai eu un vrai choc en côtoyant les tortues de mer. Elles sont vraiment magnifiques. Il y a quelque chose de profondément surréaliste à voir des animaux aussi gros flotter sans effort. Ils vivent dans un autre monde, où la gravité n’a pas de prise.

Mais ils sont soudain rappelés au nôtre lorsqu’ils suffoquent en avalant des sacs en plastique, ou qu’ils se prennent au piège de filet dérivants.

J’ai vu ça de mes propres yeux. Des filets que même moi, avec mes yeux d’humain bien protégés à l’air de mon masque, je distingue à peine, malgré l’effet loupe.

J’ai scruté le bleu en plissant les yeux, persuadée d’apercevoir une méduse irisée, un calmar translucide, un animal marin non identifié batifoler à quelques mètres… C’était un sac en plastique. À chaque fois.

Décider et agir

Alors voilà. Tu prends les tortues, les filets, les sacs plastiques, et tu les additionnes. On serait choqués de donner de la mort au rat à des chats, pourquoi on ne s’émeut pas du fait qu’on approvisionne les tortues en sacs étouffoirs ?

Encore des questions que je ne peux pas poser, que je ne peux pas écrire, parce que c’est culpabilisant, n’est-ce pas. Moi je crois que c’est responsabilisant, et que c’est ça qui fait mal. Parce qu’on ne peut plus ignorer que notre utilisation abusive et fainéante du plastique nuit gravement, et directement à la faune océanique. (Je parle même pas de manger de la soupe de tortue, parce qu’après avoir nagé avec les bestioles, je sais pas, elles imposent tellement de respect et de majesté que finir en soupe, c’est vraiment une honte).

On ne peut plus ignorer non plus qu’on a le pouvoir de changer tout ça. C’est extrêmement facile. On a juste besoin de le décider, de le faire, et d’ajouter au nombre. C’est aussi simple, et compliqué que ça : décider et agir.

Dommage collatéral de mon voyage, je songe sérieusement à militer pour Sea Shepherd (mais je suis moyennement chaude à l’idée d’être fichée « éco-terroriste » aux RG pour la décennie à venir… Donc bof).

De la responsabilité…

J’avais commencé à écrire ce billet hier soir, et j’avais pas prévu de lui donner un tournant aussi pessimiste. Mais en fait, je sais pourquoi j’ai fait ça. Entre temps, depuis l’atterrissage, j’ai fait un tour dans Kuta, passé du temps à feuilleter les cartes des resto. Boeuf, porc, poulet, poisson, crevettes… Déclinés à toutes les sauces.

Oh, y a bien quelques plats végétariens, mais ils sont relégués en fin de carte. On peut bien sûr obtenir un curry sur demande, hein. Mais faut demander. Ce n’est pas proposé.

Boeuf, porc, poulet, poisson, crevettes… Multiplié par combien de resto ? Par combien de touristes ? Par combien de repas ? C’est pour les touristes, tout ça. Les locaux mangent beaucoup moins de viande, et alternent pas mal avec le tofu et le tempeh.

Et donc, vous croyez que tous ces boeufs poussent à Bali ? Que tout ce commerce n’a aucune incidence sur la population et l’environnement, dans un pays qui peine à organiser la collecte de ses déchets (je ne parle pas de tri, hein. Je parle de COLLECTE. Du fait qu’il n’y a pas de poubelles dans les rues, ou plutôt, que les bords de rues deviennent des poubelles par endroits…)

On est en train de détruire des paradis à coups de fourchette. Qu’on se le dise. C’est pas pour se culpabiliser, j’en ai rien à secouer de nos états d’âme. C’est pour nous responsabiliser.

Qu’on arrête enfin de se convaincre que « poulet ou poisson » c’est notre choix, comme s’il n’impactait que notre taux de cholestérol.

Ça va au-delà de l’empathie pour l’animal ou l’être humain, et ça va bientôt devenir une question de survie, pour nous tous.

Une fois au pied du mur, est-ce qu’on attendra encore une loi, ou que « les autres » fassent le premier pas ?

Here we go again…

C’est fou, j’étais persuadée que ce voyage me ferait lâcher du leste sur le véganisme. C’était ma grande réserve, à ce sujet : n’est-ce pas là un régime de petit bourgeois, au fond ? Est-ce que les populations moins aisées n’ont pas d’autres préoccupations que celle de l’éthique alimentaire et la sauvegarde de l’environnement ?

Eh bien non, figurez-vous. Les populations moins aisées sont d’autant plus vulnérables à la tension qui pèse sur les ressources naturelles. Nos fruits de mer sont contaminés par la hausse de température et l’apparition de micro-organismes nocifs ? Oh bah. Ça râle, mais on se rabattra sur le foie gras à Noël.

Sauf qu’il n’y a pas de « plan B » pour les gens qui vivent directement de l’exploitation d’une ressource. Sous nos latitudes, y a toujours quelques subventions publiques, assurances ou aides exceptionnelles pour tenir jusqu’à la saison prochaine.

Mais ici, il n’a pas vraiment pas de « plan B ».

Bref. Encore une mise au point avec moi-même : je peux désormais embrasser le véganisme en toute sérénité, j’ai vu que c’était aussi une nécessité pour les gens que j’imaginais vivre de la pêche ici. Ils en vivent, oui. Nous, on s’en gave. La nuance est de taille.

— Samedi, 3 septembre 2016

D. 54 Le grain de sel et la gangrène

…Ou pourquoi je suis fatiguée d’être le messager. (Ouais j’suis allée le chercher un peu loin, ce titre. Au départ c’était « I’d hate to be the bearer of bad news », mais après avoir fini de l’écrire, j’ai commencé par décider de ne pas m’auto-qualifier d’oiseau de mauvaise augure. Parce que oui ça pique, mais je ne suis pas le problème de cette fable. Voilà pour les coulisses…)

Here comes the Killjoy…

C’est une phrase du bouquin de théorie de plongée, sur le respect de l’environnement, qui m’est restée en mémoire. Je l’ai lue il y a plus de trois semaines, et elle continue de me revenir à l’esprit, régulièrement.

Il y avait toute une partie consacrée à la surpêche, aux pratiques anti-écologiques qui font énormément de mal à la faune océanique, aux dangers assez imminents que représentent la pollution et l’action humaine, lorsqu’elles entraînent la destruction des mangroves et la mort des coraux.

Et il y avait une question du test :

« Comment pouvez-vous participer à la sauvegarde des écosystèmes marins ? »

Étonnamment, il n’y avait pas « #GoVegan » dans les propositions de réponse, mais j’y reviendrai.

L’une des réponses à cocher était (je paraphrase de mémoire) :

« Informer vos proches (amis, famille, collègues) de l’impact des choix de consommation sur l’environnement marin, et des pratiques responsables & achats équitables qu’ils peuvent adopter pour contribuer à la préservation des écosystèmes »

Practice target on the messenger

Ah mais pas de souci les gars. Pas-de-souci. Et je pourrais aussi porter un T-shirt « #GoVegan », au cas où juste le fait d’être végane n’attirait pas suffisamment d’attention au quotidien, surtout au moment des repas.

C’est pas comme si « mes proches », « amis-famille-collègues » comme ils disent, mais rajoutons n’importe quel quidam au passage, n’avaient pas de base une réaction défensive au simple rappel de l’existence du véganisme.

Moi je veux bien « informer mon entourage », mais bordel, ça me fatigue. Ça me fatigue d’avoir à me justifier aussi souvent, de choix qui devraient être une évidence. Je ne parle pas de refuser de manger des animaux, je parle de refuser de consommer des produits dont l’achat participe à l’encouragement de pratiques nocives pour l’environnement, les animaux et l’Homme.

Le véganisme ne me prémunit pas contre TOUS les produits tombant dans cette catégorie, mais force est de constater que l’écrasante majorité des produits animaux entrent dans cette catégorie.

Non, les oeufs que pondent les poules que ta tante élève dans son jardin, effectivement, ils ne font de mal à personne. Ni les poulets qu’elle tue tous les trois mois pour te préparer son fameux coq au vin. Ni le fromage qu’elle fait maison quand sa chèvre lui donne du lait.

Les animaux de trait utilisés en permaculture, eux non plus, ils n’attaquent pas l’équilibre biologique naturel.

« De la culpabilité »…

Bon c’est dommage pour ceux de ces animaux qui finissent en coq au vin, ragoût, hachis ou sauciflard, mais je suis prête à cette concession morale. Si on pouvait ne consommer QUE les animaux qu’on élève et qu’on nourrit nous-même, avec nos propres ressources, et dont on s’occupe de A à Z, de la naissance à la (mise à) mort, en passant par les soins et la gestion des déchets, on éviterait déjà :

  • d’accaparer 75% des terres agricoles (pour la monoculture de la nourriture du bétail)
  • de ruiner les écosystèmes essentiels à la survie de l’humanité (en les rasant pour les transformer en terres agricoles, asséchées rapidement par la monoculture de… cf 1er point)
  • d’affamer et d’exproprier les paysan•es locaux, en accaparant les terres agricoles pour la monoculture de… cf 1er point
  • d’empoisonner les populations locales en noyant de pesticides les terres agricoles accaparées pour la monoculture de… cf 1er point
  • d’empoisonner les eaux douces, les zones humides et les deltas, où charrient en permanence les pesticides et les milliards de tonnes de déchets organiques produits par les millions d’animaux d’élevages (Google : pollution océan élevage pour voir) (attends tiens, clique-là !).

… Et je pourrais continuer la liste. Je pourrais continuer la liste tellement longtemps, elle est tellement longue, désespérante, et me rend de plus en plus triste à mesure que je réalise qu’on a vraiment, nous, individuellement ET collectivement, le pouvoir de changer tout ça.

Mais je ne peux pas le dire. C’est culpabilisant, tu comprends. Faut pas culpabiliser les gens.

D’accord.

Juste. J’ai une question : pourquoi c’est ressenti comme culpabilisant quand je ne fais que PARLER de véganisme ?

Ce serait pas justement parce qu’on est tous un peu coupable de l’état du monde actuel, là, dites ? Parce que bon, perso, quand je lis une phrase de type : « la consommation de viande rouge est mauvaise pour la santé et l’environnement », je ressens zéro culpabilité. Et techniquement, c’est pas une phrase culpabilisante. Y a pas écrit : « Tu ruines ta santé et l’environnement en mangeant de la viande rouge, #LeSachiezTu ? »

Alors pas de souci, je suis super opé pour continuer à « informer [mes] proches (amis, famille, collègues) de l’impact des choix de consommation sur l’environnement marin, et des pratiques responsables & achats équitables qu’ils peuvent adopter pour contribuer à la préservation des écosystèmes ». Pas-de-souci.

Je vais juste m’équiper d’un gilet pare-balles avant, parce qu’à ce sujet, les gens ont la gâchette facile envers le messager.

La culpabilité des autres VS ma responsabilité

Mais tu sais quoi ? Challenge accepted. Au fond, j’ai pas choisi d’assumer publiquement mon véganisme pour qu’on me remette une médaille. J’aurais pu continuer très longtemps à manger ce que je veux chez moi, picorer ce que je peux ailleurs, voire développer des techniques d’évitement socialement acceptables, de type : je suis intolérante au lactose, je suis allergique aux fruits de mer, ah je suis un régime sans cholestérol donc pas de charcuterie pour moi, ah ça les oeufs, j’aime pas du tout ça mon bon ami !

On me trouverait tout aussi chiante, mais on me plaindrait en société au lieu de fantasmer mon jugement, de tester mes convictions, ou de les mépriser ouvertement (parce que le véganisme est une religion comme une autre, m’voyez…)

Ben non. J’ai fait un choix. Celui d’assumer publiquement que je base mes choix de consommation sur un raisonnement éthique, moral, humaniste (et rationnel aussi, parce que bon, continuer à soutenir que la viande et le lait sont bons pour la santé à une époque où la recherche médicale a désormais démontré le contraire, je sais pas, ça m’échappe.) (à propos du lien : ça se passe dans le 3ème paragraphe. De rien.)

En fait je sais pourquoi j’écris tout ça ce soir. Parce qu’hier soir, j’ai lu cet article de Black Voices, qui explique le problème avec le fait d’avoir « des amis racistes » (Rapport au fait que Daniel Radcliffe a déclaré avoir dans son entourage, des gens aux idées racistes avec lesquels il était « viscéralement en désaccord », mais sans pour autant considérer d’arrêter de les fréquenter). Fort bien. Moi non plus, je ne me vois pas arrêter d’être amie avec tous les carnistes de mon entourage (même si mes cercles VG ne sont qu’amour et bon délires).

L’article mettait le doigt sur notre responsabilité, lorsqu’on est témoin de discours ou d’actes oppressifs, de les challenger (ils disent « to check » en anglais. « These prejudices go unchecked »).

Et combien de fois, dans une discussion sur le véganisme que je n’ai pas sollicitée (souvent déclenchée par ma simple présence), je laisse mes interlocuteurs proférer des contre-vérités absurdes ?

« Non mais moi », l’exception qui confirme la règle

« Non mais le boeuf français, il est nourri au soja/blé français ». (Ah ouais ? Calcule voir la superficie nécessaire pour faire pousser assez de soja pour nourrir le nombre de boeufs qu’on s’enfile collectivement chaque année, juste pour voir combien de fois la France ça fait. Pas sûr que les plaines de Beauce suffisent, du coup. #JeDisCaJeDisRien)

« Non mais il faut manger de tout, au moins un peu, pour être en bonne santé ». (Passons l’info à 97% de la population asiatique, intolérante au lactose, et à tous les peuples végétariens depuis des lustres, au passage. Ça fait des générations entières de gens carencés, jésus-marie-joseph !)

« Non mais moi je sais ce que je consomme et d’où viennent mes produits. Je consomme local, bio et équitable ! ». (Su-per Norbert. C’est local comment le saumon de Norvège ? Et sinon, #ProTip : quand on calcule le chemin parcouru par un produit, on part de la matière première, donc pour ta côte de boeuf, c’est d’où vient le soja que ton boeuf a mangé qu’il faut prendre en compte. C’est pas la distance de chez toi à ton boucher qui fait qu’une viande est « locale », tu sais. Tiens lis cet article, c’est bien expliqué).

Oui voilà, c’est magnifique, personne n’est jamais le problème, c’est toujours les autres, cette foule innombrable dont on ne fait pas partie bien sûr (d’ailleurs on n’y est jamais confronté, dans des endroits comme, au hasard, la caisse des supermarchés), et c’est les « gros » le problème, les industriels qui ravagent l’environnement (et qu’on ne cautionne AU GRAND JAMAIS en achetant leurs produits, par exemple), et bien sûr aussi c’est à cause de l’inaction de tous ces hommes politiques (qui arrivent au pouvoir par l’action du Saint-Esprit, et pas en conséquence de nos votes ou de notre abstention, hein).

On est tous des exceptions, t’as vu. Et moi aussi.

Parce que « non mais moi », je suis végane parce que je suis intolérante au lactose et que j’ai perdu le goût pour les viandes, en fait. Pis les oeufs, j’ai jamais aimé ça, d’abord.

C’est vrai. C’est vrai, mais c’est lâche de ma part de le présenter comme ça. C’est lâche de dissocier la dimension éminemment politique, éthique et morale de mes discussions sur le véganisme, juste parce que je suis fatiguée d’être le messager, et que j’en ai marre de prendre des balles.

Mais j’ai une responsabilité, en fait. Assumer ce choix , c’est pas me balader avec un T-shirt #GoVegan. C’est assumer ma responsabilité dans la diffusion de l’information cruciale qui entoure ce choix .

Parce que bon, quand un ami profère un truc ouvertement raciste, je baisse pas les yeux sur mon assiette en disant « haha ouais, tant que c’est bio, ça passe ! », m’voyez. Quand on me tient un discours ouvertement homophobe, je ne temporise pas en disant « haha ouais, chacun ses choix, chacun s’occupe de son assiette et la paix des ménages sera préservée ! ». Non, hein. Je leur rentre dans le lard, à ces gens-là. Avec plus ou moins de tact, de patience, de colère ou de pédagogie, selon le contexte.

Pourquoi je suis aussi lâche sur le véganisme ?

Tu te sens coupable quand je te réponds que la consommation de viande rouge est nocive pour la planète ? Moi, je me sens coupable quand tu me dis que t’en manges « pas souvent, que du local », et que je ne te réponds pas.

C’est comme ça qu’on devient « une végane extrémiste », j’imagine. Quand on accepte cette responsabilité d’informer, et qu’on n’indulge plus l’ignorance coupable.

À ceux qui me demandent si ça a pas été trop dur d’arrêter la viande, j’ai envie de vous répondre : c’était à rien à côté du devoir de l’expliquer.

PS : bordel, j’ai craqué. J’ai créé le mot-clef « Mes états d’âme » spécialement pour ce billet. Faudrait pas que ce soit pris pour une leçon de morale, hein, faut bien que d’éventuel•les lecteur•rices comprennent que ce sont « Mes états d’âme » que je déverse…

…On n’est pas sorti de l’auberge.

D. 32 Entre passion et raison

J’ai dit que mon corps était un cheval, mais c’est plutôt un mustang, un cheval sauvage. Parce que je suis passionnée, et que mon monde n’est pas fait pour les gens passionnés. J’ai toujours l’impression d’être à la mauvaise place, de prendre trop de place, de faire trop de bruit, et en même temps, d’être étouffée, et à l’étroit.

Je vois bien qu’il y a un ordre, des étapes, des cerceaux par lesquels il faut passer, des obstacles qu’il faut sauter… Mais j’ai pas le temps, et pas l’envie non plus de faire des acrobaties pour épater la galerie. C’est méprisant pour les chevaux de dressage, pardon, je ne juge pas, au fond, chacun fait bien ce qu’il veut.

Can’t be tamed

J’ai passé beaucoup de temps à essayer de me dresser moi-même. De me mettre dans les cases qu’on me présentait, de rentrer dans ce rang où la vie paraît si simple. Mais il suffit d’un coup de vent dans la crinière pour que je me rappelle qu’on respire mieux dans l’étendue des prairies.

« Chassez le naturel, il revient au galop ». Effectivement. Je sais marcher au pas, mais ça m’épuise tellement, j’ai très vite besoin de me dégourdir les pattes avec un bon galop.

J’ai compris pas mal de choses chez moi cette année, et ce dernier mois, et je me sens plus stable sur mes appuis… Mais il restera toujours cette part d’énergie indomptable. Et j’ai fini de le regretter. (J’ai peur des chevaux, dans la vie… how interesting…)

Fuel of life

La passion, c’est de l’énergie, c’est une énergie qui me sert de moteur. Y a pas vraiment de vitesses, c’est plutôt ON/OFF comme modèle, et c’est pas sur commande, en plus. Alors quand c’est ON, ça fuse, ça décolle, et je peux aller très loin.

La plongée, c’est la première passion que j’ai suivie sans retenue. L’écriture était ma première passion tout court, mais je m’étais laissée dire que c’était pas un métier, puis que c’était pas un métier rémunéré, et enfin que c’était pas vraiment un métier, même si je pouvais en « vivoter ».

Toute l’énergie que j’ai mobilisée à me convaincre que ça ne me mènerait nulle part… Mais je serais où si je l’avais investie à aller de l’avant plutôt qu’à me retenir ? J’ai pas vraiment de regrets parce que je ne suis pas restée sur place en attendant la marée, mais je m’en suis servi de leçon.

Quand j’ai plongé pour la première fois, je ne me suis pas laissée « rationaliser ». J’ai foncé. J’y suis retournée. J’ai continué. J’ai investi. J’ai subi des contingences, des coups d’arrêts… Mais j’ai persévéré. Parce que tant que la passion est là, le levier est en ON et y a du jus. Je déplacerais des montagnes, et de fait, je vais conquérir des océans pour suivre cette passion.

J’en viens à me poser des questions sur mon avenir professionnel, et les voix qui me disent que c’est vraiment dur comme métier, et puis c’est mal payé, et puis est-ce que je suis sûre de moi… Leur écho vient de loin.

Rien n’est facile dans la vie, surtout quand on fuit la facilité. On n’est jamais sûr de rien, et c’est pas un mal en soi. Quand à la paie… je préfère être fauchée et épanouie que riche et cloîtrée dans un tailleur. Been there, done that, et je suis partie le jour où j’ai réalisé qu’aucun montant crédible d’augmentation n’aurait pu me faire continuer dans ce job.

J’ai appris par hasard que l’une des Divemasters quitte le camp, le mois prochain. Du coup, la responsable cherche quelqu’un. Je l’ai su en fin d’après midi, mais j’ai immédiatement connecté la question sortie un peu de nulle part avant la deuxième plongée aujourd’hui : elle m’a demandé ce que je faisais le mois prochain, si je rentrais en France…

Opportunités partout, frustration nulle part.

Mais je rentre à Paris le 6 septembre, mon autre passion a pris le dessus, depuis que j’ai enfin décidé de lâcher les chevaux. Il paraît qu’on n’arrête pas un cheval lancé au galop sur une plage. Il fonce tant qu’il y a du sable devant lui.

Ça tombe bien, j’ai pas l’intention de ralentir le rythme de sitôt.

J’ai passé tellement de temps à essayer de « me dompter », comme si ma passion était un danger pour moi. Mais ma passion, c’est moi. La rationalité n’est pas pour autant mon ennemie. J’aime penser que c’est mon cavalier. On peut toujours discuter avec la monture, mais au final, c’est le cheval qui a le dernier mot.

Ça va mieux quand on est sur la même longueur d’ondes, mais ça y est, je crois que le cavalier a enfin compris qu’il fait bien de lâcher la bride : on va plus vite et plus loin au galop.

Elle est belle, la vue sur cette plage… Mais cette passion souffrira d’un peu d’attente. J’en ai d’autres sur le feu qui ont déjà trop attendu, et trop d’énergie à investir dans ce voyage.

J’ai hâte, de pouvoir bientôt lâcher les chevaux.

D. 12 La matière dont les rêves sont faits

Manta Point. J’ai pas écouté le briefing de la plongée, parce que j’avais mis de l’huile à l’ail dans mon oreille une grosse demi-heure plus tôt, et que je voulais la laisser en place encore un peu plus longtemps. Et puis surtout, j’avais pas envie d’écouter le briefing de départ en plongée à Manta Point, où le groupe s’apprêtait à aller observer les raies manta en pleine nature.

Aujourd’hui, encore une fois, je reste au sec, alors je retourne dormir. Et puis, Nasir, notre chef cuisinier à bord, est venu me tirer de ma demi-sieste.

« Manta ! Manta ! Manta ! »

Pas moins de quatre raies manta affleuraient aux environs du bateau. Le capitaine a coupé le moteur, et nous a laissé dériver quelques instants. Je ne voyais que quelques morceaux d’ailes dépasser de l’eau par intermittence, mais cette seule présence suffisait à me filer la chair de poule. Imaginer ces animaux gigantesques à quelques mètres de moi, même si je ne pouvais pas les distinguer sous les reflets du soleil, c’était déjà intimidant.

Mais Nasir est allé à la proue du bateau, aux côtés d’Hapis, notre mécano. Ils m’ont appelée, et je les ai rejoints, non sans appréhension : il n’y a plus de pont à ce niveau, il faut poser ses appuis sur les poutres de la structure, et se tenir aux cordages tendus jusqu’à la pointe. À quelques mètres sous mes orteils, l’eau était transparente. On voyait le fond sans souci, et il y en avait pour plus de dix mètres.

Et puis, j’ai retenu mon souffle, même si c’était inutile, puisque je n’étais pas sous l’eau, mais c’était tout comme : deux raies manta se sont approchées du bateau en volant gracieusement, à quelques centimètres sous la surface. Je n’ai jamais vu un animal sauvage aussi grand, d’aussi près, à l’état naturel. Et c’était beau. Que ces animaux sont beaux, immenses, libres, nonchalants et majestueux à la fois. Monstrueux aussi, avec cette gueule d’extraterrestre, qui s’ouvre pour avaler du plancton.

On m’avait dit deux mètres d’envergure, et on ne m’avait pas menti. Deux mètres de peau noire (vue d’au-dessus) et de soie blanche, découverte lorsque la bête se retourne ou prend un virage un peu serré, mais toujours aussi lent et ample. Avec sa queue longue et fine comme un fouet de cuir, et ses espèces d’antennes, on dirait un vampire en cape.

Superbes. Mes exclamations ont fini par rester au fond de ma gorge, et j’en ai eu les larmes aux yeux. Je n’avais jamais vu d’animal aussi impressionnant.

Et cette journée s’achève exactement où elle avait démarré : lorsque le capitaine a allumé les machines, l’aube commençait à peine. Je suis montée sur le pont supérieur, pour regarder le soleil réapparaître exactement en face de l’endroit où nous l’avions vu disparaître douze heures auparavant.

Et ce soir, au son de ma playlist (décidément for bien garnie) #IbaliveIcandive, je suis à nouveau posée sur le toit, en train d’imprimer dans ma mémoire chaque centimètre carré de ce panorama sur 360°C, parce que ce paysage est de la matière dont les rêves sont faits.

Je l’imprime pour que mon subconscient sache me ressortir ce décor avec précision les soirs où j’aurais besoin de chaleur et de réconfort pour trouver le sommeil. Lorsqu’il cherchera des idées de monstres à projeter pour exorciser des angoisses trop réelles pour que je puisse fermer l’oeil, il pourra toujours invoquer des vampires en forme de raies manta.

La surface de l’eau est presque parfaitement lisse, rompue par intermittence lorsque les tortues sortent la tête et le sommet de leur carapace pour prendre quelques respirations, avant de disparaître aussi subtilement qu’elles étaient apparues.

Des traînes de fumée balaient le ciel, allumées par les derniers rayons du soleil mourant. Derrière moi, des monts abruptes cachent maladroitement la rocaille volcanique et la pierre rouge sous de grossières mailles de végétation. À leurs pieds, toute une jungle s’est développée sur les marécages, qui abritent sans doute des nuées de chauve-souris.

Le vent est doux. Et je suis bien. J’ai compris le secret des gens heureux.

— Mardi 19 juillet