Walk the walk, drop the talks

Je ne sais plus plonger.

Ça, c’est la version négative de mon discours intérieur.

« Quelle boloss, tu sais plus plonger, haha. »

C’est faux, bien sûr. Je suis en train de ré-apprendre à plonger : nuance.

J’ai passé 5 semaines en Indonésie en juillet-août 2016, pendant lesquelles j’ai plongé quasiment tous les jours, deux à trois fois par jour. J’ai fait des profondes à la recherche des requins de récif, des dérivantes plein courant qui se finissent dans le bleu, accrochée à mon parachute. J’ai fait des dizaines et des dizaines d’explo tranquilles, pépères, dans des eaux chaudes, où le froid ne se faisait sentir qu’au bout des orteils, passé une heure d’immersion.

Bad habits die hard… 

Je plongeais bien. J’étais surlestée, parce que j’étais une dive master en formation, c’est-à-dire une guide de plongée, et qu’il me fallait un plomb supplémentaire au cas où un client se trouvait trop léger pendant l’exploration.

Je m’immergeais sans effort, juste en purgeant mon gilet, et plouf je coule. Je me tenais au palier sans effort, juste en vidant mon gilet, et plouf je me maintiens sans lutter. Je déployais le parachute pendant qu’on dérivait doucement le long des tombants, sans vraiment me stabiliser, sans vraiment faire attention à ma posture, sans avoir besoin de prêter attention à ces détails : je prenais appui contre le courant et ça me suffisait.

J’étais devenue une plongeuse d’habitude, un peu fainéante, pas très soignée, très brouillonne même. Une plongeuse aux automatismes pas si bien huilés, au final, parce que ces rouages ont salement rouillé.

…And they’ll take you down with them

Ces petits défauts étaient sans conséquences dans ces plongées de loisir, dans une mer chaude et calme. Ils m’handicapent lourdement dans ma formation de plongeuse niveau 3, ici, à Niolon.

Je ne sais plus m’immerger, parce qu’il y a des lustres que je ne l’ai plus fait avec un lestage correct, dans une eau froide qui te fait aspirer l’air à grandes lampées.

Je ne sais plus me stabiliser à différentes profondeurs, moi qui avais pris l’habitude de me caler sur les courants, de me stabiliser dans le mouvement, et de m’accrocher aux récifs lorsque je dois rester vraiment immobile.

Je ne sais plus faire une remontée verticale dans le bleu, au volume du gilet et des poumons, moi qui ai passé des dizaines d’explo à remonter progressivement le long d’un tombant. Décoller de 30 mètres et taper 6 mètres à l’arrêt ? Je ne sais plus faire. Et l’espace d’un errement, je me suis demandé si j’avais jamais su le faire.

Apprends à marcher quand tu trébuches

Je suis arrivée à Niolon avec la confiance d’une plongeuse expérimentée, et il m’aura fallu une semaine et un essoufflement pour retrouver l’humilité de celle qui apprend.

Au début, ça secoue : je m’énerve intérieurement, je me décourage, je flippe aussi, de ne pas réussir à réaliser des exercices censés être des acquis. Sauf que je ne plonge pas comme ça, d’habitude. Et les habitudes ont la vie dure, surtout les mauvaises.

Au début, tu luttes : non mais ça va revenir. Non mais OK, mais ça, je savais le faire, c’est juste que ça fait longtemps. Non mais ça c’est parce que ce matos est nouveau pour moi, ça va me demander un temps d’adaptation. Non mais. Non mais. Non mais.

Mais au fur et à mesure, tu descends de tes grands chevaux, et tu changes de perspective, parce que celle-ci ne t’offre que frustration et découragement.

Et tu acceptes que pour être solide sur tes appuis, il te faut réapprendre à poser le pied par terre.

One step at a time

Tout ce qui était simple, acquis, stable et que tu ne maîtrises plus, c’est comme si tu avais laissé de mauvaises habitudes prendre racine sur ce champ de compétences que tu as laissé en jachère ces dernières années.

« Cela est bien » écrivait Voltaire, « mais il faut cultiver notre jardin ». Et ça me fait un bien fou de mettre le nez dans ce bordel, me rendre compte que mes bases sont toujours là, que l’essentiel est toujours là, mais que l’exécution pêche par manque de pratique appliquée, et de bonnes habitudes.

Quit talking, start doing

Je suis en train de ré-apprendre à plonger. Passé la claque, tu remercies celui qui te l’a mise, parce qu’elle t’a réveillée.

Faudrait voir à pas oublier que quand tu trébuches en plongée, tu risques la noyade. Alors oui, ça vaut vraiment le coup de ré-apprendre à marcher.

Et au lieu de m’insulter intérieurement, de me traiter de tous les noms parce que je suis infoutue de me stabiliser proprement à 6 mètres et d’effectuer un lâcher de parachute digne de mon niveau, je vais plutôt adopter une attitude humble devant la difficulté, encourageante devant mes progrès, ambitieuse devant mes succès.

Walk the walk and drop the talks : j’ai fini de me persuader que je suis une bonne plongeuse, et je recommence à apprendre à être une bonne plongeuse.

Du premier au dernier souffle : back to basics

J’ai une relation épistolaire un peu particulière avec le moniteur de mon baptême de plongée. Dès que je passe un cap, une marche, un niveau, je le lui raconte par mail. Il voyage beaucoup, donc il me répond parfois plusieurs semaines plus tard.

C’est marrant. Ça fait plus de deux ans que je ne lui avais pas écrit. Et puis, il s’est passé un truc en plongée aujourd’hui. Alors je lui ai écrit. Et comme j’en tire pas mal de leçons perso, je me suis dit que ce texte avait sa place ici.

À mon moniteur de baptême

Salut,

J’espère que tu vas bien, et que les courants te gardent dans les mers chaudes. Je ne sais plus de quand date notre dernière correspondance, je crois que j’attendais la fin de mon Dive Master pour te raconter ce périple, mais une autre histoire a chassé celle-ci (j’y reviendrai).

Je te raconterai mon passage en Indonésie, bien sûr, mes amours avec les requins de récifs (SI MIGNONS oh là lààà), mais avant ça, j’ai besoin de te raconter ce que j’ai vécu aujourd’hui.

Mon premier essoufflement.

C’est fou, cette sensation d’étouffer alors même qu’on est branché à un distributeur d’air. C’est comme mourir de soif à côté d’un torrent : c’est idiot.

Je suis à Niolon, pour deux semaines de préparation et passage du Niveau 3. J’ai désormais plus de 100 plongées au compteur, et une formation de Dive Master à la ceinture (même si je n’ai pas du tout exercé, c’est une autre histoire !).

Lundi après midi, plongée de reprise. J’étais allée passer deux week-ends à Cap Croisette fin mai et début juin, histoire de remettre les palmes dans les eaux fraîches de la Méditerranée. Et surtout, histoire de me réacclimater à l’évolution sous-marine flanquée d’une combi intégrale + sharkskin + surveste dont cagoule, après avoir passé, à l’été 2016, cinq semaines à plonger dans la mer de Sulawesi, du côté de Bira, en Indonésie. J’y plongeais en shorty avec 1 ou 2 kilos max. Trois, quand il fallait prendre du rab pour lester un client trop léger au palier de principe. Bref.

Août 2018, soit deux ans plus tard, je débarque à Niolon, et j’ai l’impression de réapprendre à plonger. Ma stabilisation est hésitante, ma position dans l’eau n’est pas propre, ne parlons pas de mon lâcher de parachute… Note artistique : points bonus pour l’originalité, mais note technique : médiocre !!

Je ne m’inquiète pas, c’est comme le vélo, ça reviendra à force de pédaler : patience et persévérance. Je sais.

J’en arrive à ce jeudi 16 août, au matin. Je suis un peu fatiguée, mais pas vraiment plus que d’habitude, c’est normal, c’est la fin de semaine et l’eau est vraiment froide.

On embarque, c’est vrai que c’est speed à Niolon, quand 4-5 palanquées envahissent l’embarcation, mais c’est aussi une organisation bien rodée : c’est fluide, et les bateaux sont pensés pour. On arrive sur site, je vérifie 4 fois que ma bouteille est bien ouverte, et je sais que je fais ça quand je suis stressée : je fais mes checks sans enregistrer que je suis en train de les faire.

Mise à l’eau saut droit sur le côté de l’embarcation, c’est vrai qu’elle est froide. On palme quelques mètres sur le dos pour s’éloigner du bateau et descendre dans le bleu. Ça va. J’aime pas la surveste avec cagoule, ça me serre de partout, mais bon, l’eau est VRAIMENT froide, honnêtement je ne peux pas faire sans.

Immersion. Je tente un phoque, coup de palme vers le haut, je vide mon gilet, j’expire… et je ne descends pas. Je bascule en canard, et je ne descends pas. J’ai 3 kilos de leste, c’est juste mais normalement ça passe. Si ça se trouve c’est un problème de lestage. Je descends pas. Je palme plus fort. Je déteste cette cagoule, j’ai de l’eau dans le masque, mais pas de problème, je me redresserai à 6 mètres et je ferai un vidage de masque. Je palme plus fort.

Putain mais enfin j’arrive à 6 mètres, je me redresse, et j’arrive pas à vider mon masque. Y a rien qui sort. Je ventile beaucoup, je souffle par le nez et y a rien qui sort. J’ai de l’eau jusqu’à mi-masque.

Et là, un message d’erreur flashe dans mon cerveau, en gros, en rouge et noir :

TU NE RESPIRES PLUS.

Tout ce que je te raconte se déroule en l’espace de quelques secondes, mais ça m’a fascinée : au moment où le message d’erreur apparaît, j’ai deux protocoles d’urgence qui se déclenchent simultanément.

Comme si deux écrans se déroulaient devant mes yeux : côté droit, l’instinct de survie primaire. Côté gauche, le protocole appris, réappris, mémorisé, ancré dans les automatismes de mon pedigree de plongeuse.

L’instinct me dit : tu ne respires plus, vire tout ce que tu as sur la gueule et prends une grande inspiration !!!

Ma main droite s’approche de mon visage.

Le protocole de réaction me dit : quoiqu’il arrive, on garde le détendeur en bouche. ON GARDE. LE DÉTENDEUR. QUOIQU’IL ARRIVE.

Ma main droite plaque le détendeur sur ma bouche, pour m’empêcher de le cracher.

J’ai de l’eau à mi-masque, donc tout le nez immergé, ce qui ne m’aide absolument pas à rester calme.

L’instinct de survie dicte : OK, SURFACE !! MAINTENANT !!

Je lève les yeux : elle est à quelques mètres au-dessus de moi. Un coup de palme et j’y suis.

Le protocole de réaction, pendant ce temps, a établi un diagnostique. Et enfin, le message d’erreur « Tu ne respires plus » est remplacé par l’identification du problème, et je vois :

« ESSOUFFLEMENT »

L’instinct de survie est toujours bloqué sur RESPIRE – SURFACE, mais le protocole de plongée prend le relai : souffler, communiquer.

Je commence à essayer de souffler mais bien sûr je n’y arrive pas car je suis toujours en pleine panique. J’attrape le regard de mon binôme, juste à ma droite : je fais des gestes erratiques parce que l’information « essoufflement » n’est pas encore arrivée à la zone cérébrale permettant de générer le bon geste. À ce stade, je fais signe « ÇA VA PAS » des deux mains, et j’indique « fin de plongée » faute de savoir quoi faire d’autre.

Pas de réaction de mon binôme. L’instinct de survie remet une couche de RESPIRE – SURFACE !!!

Le protocole de plongée me rappelle que je ne suis pas seule sous l’eau : j’attrape le regard du moniteur, à quelques mètres derrière mon binôme. Et là, enfin, un message d’action : deux coups de palmes et je peux être accrochée à lui, et le laisser m’aider.

Bon, à ce stade, je ventilais toujours comme un boeuf en sueur, donc j’étais en train de remonter naturellement à la surface : le protocole de plongée avait quand même pris le dessus, donc je ne faisais qu’expirer, sans palmer, même si c’était trop rapide et pas assez profond pour réussir à rester immergée à ce stade. J’étais tête en haut, voies dégagées, et pas en train de bloquer sur inspiration. C’était déjà ça.

En surface, évidemment ça allait tout de suite mieux, mais j’étais sonnée par le choc de ce qui venait de se passer.

Donc c’est ça, un essoufflement. C’est ça, qu’il peut se passer pendant une plongée ? C’est ça, la sensation d’étouffer ? C’est ça, les réflexes de survie qui se déclenchent et peuvent t’amener à aggraver drastiquement la situation, si tu n’as pas ancré dans tes réflexes ceux qui te sauvent, et qui permettent de désamorcer ceux qui te tuent ? Wow.

Tu sais, je me considère très bonne plongeuse. Pas en tous points bien sûr, mais au moins en celui-ci : ma capacité à prendre les bonnes décisions pour ma sécurité et celle des autres. Et ça commence par renoncer à plonger quand tu ne le sens pas.

En surface, le moniteur me calme, zen. Évidemment, tout ceci s’est déroulé en quelques secondes, à 6 mètres, en moins de deux minutes. Pas exactement une situation gravement accidentogène. Tout va bien.

Je reprends mon souffle, il me demande si je veux y retourner. Je réfléchis, et je dis à voix haute :

« Je crois que je vais essayer de redescendre une fois, et si ça passe pas j’arrête »

Il me répond « OK »

Je prends encore quelques respirations, toujours sur le dos, mer calme… Et c’est comme si tout mon esprit se mettait à clignoter rouge.

Non.

Non bien sûr, je ne vais pas y retourner dans ces conditions. On partait pour aller chercher 40 mètres, je viens de faire un essoufflement à 6 mètres, évidemment non, je ne repars pas. Je lui dis :

« Non en fait je vais m’arrêter là. Ça va, mais je m’arrête là pour ce matin ».

Ils repartent pendant que le moniteur qui faisait la sécu sur le bateau me regarde m’en approcher, toujours sur le dos. Au pied de l’échelle, je lui demande de me surveiller, je veux faire un test de lestage. J’ai besoin de savoir si c’est le lestage, le problème.

Immobile, gilet vide… Je m’immerge jusqu’au milieu des yeux. Exactement comme dans les manuels… C’était pas le lestage.

Je me déséquipe sur le bateau, et je retourne immédiatement à l’eau, juste en palmes et combinaison : besoin de rester au contact de l’eau froide, de cette houle si douce ce matin, pour ne pas rester sur cette sensation d’hostilité paralysante.

Et surtout, besoin de me laisser ressentir tout ce qui vient de se passer : j’ai fait un essoufflement, à 6 mètres, sur une immersion après un saut droit du bateau dans une mer calme, soleil, pas de vent. Lestage affiné à la lettre des manuels. C’est ma 12ème plongée cette saison, la 6ème cette semaine, sur un site que je connais.

Je crois que c’est ça qui m’a le plus secouée, dans cette expérience : l’absence de facteur favorisant. Les conditions étaient parfaites !! Alors quoi ?!

C’était un choc, mais si je te raconte tout ça, c’est aussi parce que c’était une expérience enrichissante. Bouleversante, mais enrichissante.

Déjà, je suis ravie d’avoir ressenti ce qu’était un essoufflement. Je pense que ça m’aidera à mieux réagir le jour où j’aurai à gérer ça sur quelqu’un d’autre.

Ensuite, je suis RAVIE d’avoir vécu ça à 6 mètres, plutôt qu’à 36 mètres. Parce qu’à 6 mètres, même si l’instinct de survie avait gagné le bras de fer, je ne risquais pas grand chose (ok la surpression pulmonaire si vraiment je bloquais poumons pleins à 6 mètres. Tout juste).

Enfin, même si c’est la partie de cette expérience qui m’est le plus difficile à assimiler pour le moment… C’est une excellente chose pour moi d’avoir vécu cet essoufflement sans qu’il n’y ait aucune raison, aucune « faute », rien.

J’ai pas bu d’alcool la veille, j’ai mangé normalement, j’ai petit-déjeuné normalement, je me suis correctement hydratée, rien n’était nouveau, rien rien rien aucune raison.

Je crois que j’avais un peu trop pris la confiance, ces deux dernières années. J’ai vu trop de « mauvais petits gestes » pendant ma formation PADI, trop de « petits défauts » chez les autres, moi qui ai été formée « à l’école UCPA », et quasi-exclusivement à « l’école de Niolon », dont la réputation n’est plus à faire.

Oui, je me considérais comme une très bonne plongeuse, parce que je prends les bonnes décisions pour ma sécurité et pour celle des autres, et DONC il ne m’était jamais rien arrivé. J’avais oublié, je crois, qu’une très bonne plongeuse n’est pas seulement celle qui sait anticiper les incidents et les résoudre avant qu’ils ne posent problème.

Être une très bonne plongeuse, c’est aussi, et c’est primordial je pense : savoir réagir. Surtout quand le problème qui se pose n’aurait pas pu être anticipé.

J’avais oublié, je crois, qu’en plongée, tous les problèmes qui se posent ne peuvent pas être anticipés. (C’était pourtant pas faute d’avoir été rappelée au fait que la majorité des accidents de décompression surviennent alors que les plongeurs ont respecté leurs paramètres de sécurité : et oui j’ai validé mon RIFAP cette semaine, au passage.)

Lorsque ma palanquée est remontée sur le bateau, je leur ai raconté toute la partie sur le message d’erreur, et le double écran survie contre protocole.

Je me suis rendu compte que j’étais encore stressée lorsque j’ai allumé mon téléphone, juste avant le déjeuner. Plusieurs SMS de mon boulot, me demandant une intervention. Ça m’a direct fait monter la pression de zéro à cent, alors même que les demandes n’étaient pas vitales, loin s’en faut.

J’ai immédiatement envoyé un message à mon chef, pour lui expliquer brièvement que ma matinée avait été *compliquée* et que j’aimais autant ne pas avoir à mettre la tête dans le taf si ce n’était pas urgent et bloquant pour les équipes sur place, parce que j’avais besoin de garder la tête ici, à Niolon, et de reprendre mes esprits.

De retour au pôle technique pour l’équipement l’après midi, je n’en menais pas large. J’avais l’impression d’être tombée à cheval le matin, et qu’il fallait que je remonte dessus le plus vite possible, sans quoi j’allais juste nourrir la peur d’y retourner.

Alors même que mon lestage n’était pas en cause, j’ai repris un kilo supplémentaire. C’est psychologique : vu que je sais que c’était pas ça le problème, je m’alourdis, et je cherche ailleurs les causes de mon déséquilibre à la descente. (Et à la remontée, car écoute #JeudiConfession : la veille, lors de la plongée précédente, j’avais éclaté un palier de principe à 2 minutes. Pouf le bouchon !!! Pourquoi ? Mystère. Je l’avais tenu sans vraiment lutter les 4 plongées précédentes, à conditions constantes. Étonnant.)

Le moniteur, d’habitude bien plus énergique et beaucoup moins patient avec notre groupe aux niveaux très hétérogènes, est très zen cet après-midi. Il me ménage, et j’apprécie : je suis (un peu trop ?) focalisée sur mon souffle, je m’écoute, j’essaie de repérer une éventuelle montée de stress, et surtout, sa cause.

On s’équipe, je vérifie 4 fois que ma bouteille est ouverte mais j’oublie de défaire la boucle que je fais sur le détendeur pour qu’il ne traîne pas par terre ; un autre plongeur me le libère alors que j’ai déjà le bloc sur le dos. Je l’attrape, il se met à fuser. Vraiment, est-ce mon jour ??

Mise à l’eau. On palme quelques mètres sur le dos pour trouver le bleu, derrière le bateau. On se calme en surface, tout le monde me regarde et attend que JE dise « OK ça va on peut descendre », évidemment.

Immersion. Je la foire environ pareil que le matin, avec quand même l’impression de moins lutter, parce que là j’ai 1 kg de plus donc faut pas déconner.

Le coeur augmente. Le rythme de ventilation aussi. Cette fois-ci je réagis : je souffle. Je me calme. Tête en bas, je palme. Je suis à 6 mètres, je me redresse. Stabilisation (un peu hésitante) (« Rien du tout t’étais pas stabilisée » aura débriefé le moniteur) (ouais il a pas tout à fait tort mdr).

On descend dans le bleu pour trouver 18 mètres, et pendant la descente… J’avais une sensation étrange. Comme si je comprenais pour la première fois que ce que j’étais en train de faire n’était pas anodin. J’ai eu peur, ouais. J’ai eu peur ce matin en m’étouffant sans raison, et j’ai eu peur cet après-midi, en tombant dans le bleu, en réalisant que j’étais en train de m’enfoncer dans un milieu hostile.

Je le savais déjà, mais c’était la première fois que je le ressentais vraiment. Oui, c’est comme si j’étais remontée à cheval après une chute, et que pour la première fois, j’avais compris que c’était un animal puissant, capable de me briser tous les os du corps. Pas juste « une monture ».

Bref. 18 mètres. On s’entraîne à ressentir la bonne vitesse de remontée au gilet (ouais je sais c’est du N2 mais on a fait de la merde sur les premières plongées donc on revoit les bases).

Je suis mal stabilisée. Je suis trop lente.

On redescend et on commence l’explo. Le moniteur intervient deux fois parce qu’on manque le chemin du site (bon la première fois j’y étais, je voulais JUSTE voir la patate avant de bifurquer, mais la deuxième fois c’est moi qui le fais intervenir parce que je trouve pas la putain d’arche, et j’ai pas l’impression que mes deux trinômes sont plus avancés que moi.)

Le moniteur nous arrête tous les trois à un moment pour nous faire une démonstration de palmage, parce qu’on est jambes pliées, à pédaler. (Qui suis-je ??? Qu’est-ce qui me prend ??!)

On ne retrouve pas le bateau. On sort au parachute dans le bleu, à 100 mètres du bateau : je suis partie plein ouest, le bateau était nord-ouest.

Lâché de parachute mi-gonflé : je commence la manoeuvre à 6 mètres, je la termine à 9 mètres. HALLUCINANT !

Je tiens le palier en gardant mon parachute dressé, mais finalement je commence à remonter malgré moi, donc je lâche l’affaire avec le parachute, qui s’affaisse complètement, et je tiens mon palier à 5 mètres.

Mon dieu. Sans doute l’une de mes pires plongées, d’un point de vue technique. Indigne d’un niveau 3, et même indigne d’un niveau 2, j’en ai conscience.

Mais je me souviendrai de cette plongée. Parce que c’était la première de ma nouvelle vie de plongeuse : avec la peur. Avec la conscience que tout peut arriver à n’importe quel moment. Avec l’humilité de cette prise de conscience, et avec la nécessité de retrouver et reconstruire la confiance en mes acquis.

Je ne suis pas une très bonne plongeuse parce que je prends des bonnes décisions, que je suis forte en théorie et que je suis à cheval sur la sécurité.

Je suis une très bonne plongeuse parce que je n’aurai jamais fini d’apprendre à plonger, parce que je ne perdrai plus la peur ni l’humilité indispensables à cet apprentissage.

Plongée n°121 : 7,5 mètres, 1 minute.

Et si j’ai eu besoin de te raconter tout ça, c’est parce que j’ai pensé à toi, quand je me suis remise à l’eau juste après l’essoufflement, que je me suis passé image par image cette séquence d’à peine quelques dizaines de secondes.

Il y a eu ce moment, quand j’ai compris que c’était un essoufflement, que le protocole m’a dit “EXPIRE” et m’a fait chercher des yeux le moniteur : j’avais déjà vécu cette scène, cet instant précis. Le jour de mon baptême, juste quand tu me récupères après la bascule arrière, que je suis poumons pleins, yeux exorbités, que tu me fais signe de souffler et que je secoue la tête en réponse parce que je peux pas, impossible, je vais me noyer, et que tu insistes, le regard zen : si, fais-moi confiance, souffle.

Je souffle.

Et tu connais la suite 🙂

C’est quand même fou d’avoir oublié d’expirer profondément, alors que c’est littéralement la toute première leçon de plongée que j’ai prise !

Épilogue

De retour sur le bateau, le moniteur nous débriefe. Il a regardé mon immersion et bien sûr que je galère : j’ai fait n’importe quoi. Mi-phoque, mi-canard, mi-j’essaie de descendre à plat ventre. Donc en fait il y avait bien une cause à toute cette histoire : où est passée ma technique d’immersion ?!

Également : nous étions sur le site de l’Arche du Moulin, à Niolon. Pour l’anecdote : c’est là que j’avais fait ma toute première plongée en autonomie, N2 fraîchement validé. Avec mon binôme, nous avions trouvé l’Arche ET le bateau, dans une purée de pois je dois dire. C’était pas mer calme et grand soleil comme aujourd’hui.

¯\_(ツ)_/¯

Moralité ? C’était dans le texte : je ne perdrai plus la peur ni l’humilité indispensables à cet apprentissage.

Écoute le silence, et réponds quand la peur te parle

Oui, je t’écoute, pas la peine de crier. Ce n’est plus la peine de crier. Je t’entends. Et mieux : je t’écoute.

Je croyais n’avoir aucune peur parce que je n’avais peur de rien, mais c’était tout le contraire : j’ai énormément de peurs, c’est juste que je les ignorais.

Ma peur a ressurgi au fond de cette calanque, que je connais pourtant. Ce décor familier devenait le théâtre d’une nouveauté déconcertante: ma première plongée depuis ma dernière plongée. La peur s’est invitée aux retrouvailles.

Penser à tout, cette tannée. Ne rien oublier, cette angoisse.

Et si je monte mal mon matos, j’ai oublié comment on sangle la bouteille. Et si je zappe une vérification essentielle ? Ça fait tellement longtemps. Ça s’oublie pas, car les réflexes sont toujours là, mais comment sais-tu que tu peux faire confiance à des gestes dont tu as oublié le sens ?

Pourquoi je tire sur cette sangle ? De quoi d’autre ai-je besoin ? J’ai déjà fait marcher ce parachute ? Je sais le faire ? Vraiment ?

Il n’y a pas si longtemps, j’aurais été aveugle et sourde à ces inquiétudes, à ce doute, à ma peur et tous ses avatars. J’aurais mis mon souffle court sur le compte de l’excitation, mes boyaux un peu trop mouvementés sur celui d’un repas trop riche et mal digéré. J’aurais trouvé mille excuses et le double d’explications à mon état perturbé.

Mais j’ai travaillé sur moi, sur ma peur. Maintenant, je l’entends lorsqu’elle arrive, même très discrètement. J’ai peur d’avoir oublié les gestes essentiels. J’ai peur d’avoir perdu ma technique. J’ai peur du bateau putain, surtout quand la houle est forte et que le zodiac décroche sans prévenir par moments.

Les habitudes qui sauvent

J’entends ma peur, et donc j’entends tout ce qu’elle cherche à me dire. Justine Dupont a tellement raison : « La peur est un repère, elle nous aide et nous protège ».

Alors, je cherche en moi les réponses à cette information. Je me souviens des gestes et je leur fais confiance : ce sont mes habitudes qui sauvent, elles sont toujours en place.

Le bateau tangue fortement, mais si je respire bien profondément, que je garde la tête haute et le regard droit devant, que j’assouplis mes appuis, que je veille à ne pas crisper tous mes membres et à partir en apnée de panique, alors ça va beaucoup mieux. Je me sens plus sereine.

J’aime pas le putain de bateau quand ça tangue. Mais j’en ai moins peur. La nuance est de taille.

J’ai peur que le matos me lâche, même si je l’ai vérifié. Et devine quoi ? Mon ordi m’a lâchée. Sans doute la batterie. J’ai sans doute mal interprété ses warnings.

Je suis sous l’eau, j’ai plus d’ordi. Le pire truc. Tu sais, quand t’es lâchée par LE pilier, quand LE truc dont tu as le plus besoin te fait défaut.

Tu fais quoi ? Tu paniques ? Tu t’énerves ? Tu pleures ?

Ou alors… Tu t’écoutes.

Gérer l’urgent et l’important sous pression

La première pensée à émerger du triage qui s’opère désormais au sein de mon bide et de ma tête, maintenant que je sais détacher la peur qui polluait les ondes, c’est : respire.

C’est toujours la base, c’est toujours un bon conseil, c’est toujours la première étape vers la solution : respire. Tant que je peux respirer, ça va. Point. Les jours où je me prive d’une respiration sont ceux que je me plombe toute seule.

Je respire. Ensuite ?

Je ne suis pas seule. Fou, mais même quand les autres font partie du problème, ils font aussi partie de la solution. Je ne sais pas communiquer mon besoin, mais je sais qu’on partage le même : avoir un profil de plongée sécurisé.

Je reste près de mon binôme et de notre guide, et un peu au-dessus d’eux. Comme ça, je m’assure d’avoir un profil de plongée au plus proche du leur — et nous ne sommes pas partis pour une plongée profonde, on ne part pas dans des paliers.

Je m’appuie sur les autres. Ensuite ?

Ensuite, j’écoute : tout ce que je n’entendais pas lorsque je me reposais sur l’ordinateur pour répondre à mes questions. L’indication de la profondeur m’est donnée en continu par mes tympans. Ils crissent lorsque je descends, ils craquèlent lorsque je monte. Ils m’alertent des plus subtiles variations de pression. C’est qu’elle est fragile, cette membrane.

L’indication du temps m’est donnée par le manomètre : c’est l’air qu’il me reste à respirer, dans la bouteille. Tic tac tic tac. À 100 bars il faut faire demi-tour. Le premier qui arrive à mi-pression donne le signal aux autres. Le temps qu’on passe sous l’eau est conditionné par le volume d’air qu’on respire.

Mes sensations de plongée sont revenues en quelques minutes. La peur, le stress, l’inconfort de cette combi de néoprène (qui ne m’avait décidément pas manqué), toutes ces épreuves me faisaient appréhender, douter, redouter.

Les premières minutes sont une véritable mise à l’épreuve : le froid, le poids, le bruit, l’oppression, l’obscurité, le sel dans les yeux, et ce scaphandre qui m’écrase, me coule, me domine tant que je ne prends pas le pouvoir sur ma respiration et le contrôle de mes mouvements.

C’est dur putain, c’est toujours dur, c’est toujours pénible, c’est toujours une tannée de se préparer à cet exercice. C’est toujours flippant, inconfortable, c’est toujours désagréable… Puis ça devient un kif, quand je me rappelle pourquoi j’endure tout ça, pourquoi j’y reviens, pourquoi je persévère, pourquoi j’affronte mes peurs.

C’est toujours un kif de respirer dans cet environnement hostile : je me sens comme un voleur qui mettrait la main sur les joyaux de la couronne. C’est impossible ? Regarde-moi respirer dans ce monde bâti pour me tuer.

C’est toujours un kif d’oublier la gravité, de lâcher prise, de s’élever à la force de ses poumons, de s’enfoncer par la relaxation des membres et l’immobilité.

C’est toujours un kif de s’inviter dans un musée vivant, où les créatures t’ignorent et t’honorent de leur indifférence. Enfin un règne animal qui ne me craint pas, qui ne se soumet pas, mais qui m’accepte avec détachement, curiosité, et beaucoup de dédain. Je suis un animal étrange et gauche, eux sont les maîtres de ce territoire où je ne fais que passer, le temps d’une respiration.

J’aime toujours autant les bancs de castagnoles, qui virevoltent dans le bleu comme un nuage d’hirondelles en slow motion. J’aime toujours autant la sensation d’être engloutie par le froid, dans une bulle de cristal qui éclate si je bouge.

J’aime toujours autant tout ça, avec un peu de peur, dont je ne me débarrasserai pas. Comme une pointe de piment, elle relève le plaisir, au bord du gouffre que je surplombe en volant.

J’aime toujours autant ce silence oppressant, et la solitude de ce moment affranchi de la gravité et du temps terrestre.

Impuissance

D’abord, un choc assourdissant, qui te laisse débile. Un coup dans la tête, qui te fait perdre l’équilibre. Un coup dans l’estomac, qui te fait perdre l’appétit. Un coup dans la poitrine, qui te coupe le souffle.

Et puis, la chute. Tu t’allonges le temps de reprendre tes esprits, mais le poison qui s’infiltre et se répand dans tout ton organisme te paralyse.

Le lit qui te soutient devient ton sarcophage: il t’engouffre, t’engloutit. T’immobilise.

Tu respires à travers un masque de plomb, fondu sur les os de ton crâne. Tu le sais, parce que tu le sens: ses pattes métalliques pénètrent tes sinus, les tréfonds de ta boîte crânienne. Chaque mouvement trop soudain déclenche une décharge électrique, suivie d’un coup de massue.

Alors, tu ne bouges plus. Jusqu’à ce que la douleur disparaisse, et que tu oublies qu’elle reviendra. Immobile, ça va. Alors, tu te lèves, et le masque de plomb t’étouffe, le coup de massue t’assomme.

Tu te recouches. Tu ne dors pas, parce que tu respires mal à travers le masque de plomb. Tu restes prostrée. Attendre que ça passe. La patience est la seule force que tu peux actionner sans faire un mouvement. C’est la seule force qui te reste.

L’impuissance est un état vertigineux. La sensation de ne plus avoir les pieds sur terre ni la tête sur les épaules, et en même temps, sentir le poids du monde écraser ces épaules, la peine du monde t’éclater la tête, le passage du temps éroder tous tes membres.

À chaque fois, je suis impressionnée, à tel point que j’oublie. Et la fois suivante devient une première fois, parce que j’ai oublié le poids du sarcophage, et du masque de plomb.

Cette fois-ci, le poison était dans mes poumons. Insupportable niveau d’impuissance, rarement atteint. J’ai cherché dans ces souvenirs que je n’appelle pourtant jamais, ceux des impuissances passées.

Trois visites chez un médecin pour une maladie, ce qu’il fallait pour trouver le bon antidote. La bonne combinaison de pilules pour réussir à faire fondre le masque.

Parfois je me dis que c’est dans ma tête. Que c’est ma peur de la pollution qui me colle ce masque de plomb. Mais cette fois, c’était loin de ma tête, jusqu’à ce que la toubib pose le diagnostic. Ça ne m’avait même pas traversé l’esprit.

Je n’ai pas compris ce qui m’arrivait, mais pour une fois, j’ai écouté. Démonstration par l’exemple qu’on peut écouter sans comprendre, c’est une question de volonté.

J’ai regardé mon corps s’effondrer, s’enliser dans le sarcophage, lutter vainement quelques instants contre le masque de plomb avant de rendre les armes.

Je me suis regardée, à quelques pas de moi-même, impuissante. Et j’ai accepté cet état, moi qui l’ai tant nié, aggravant mes blessures à lutter sans ressources contre des forces qui me dépassaient.

Pour une fois, je me suis écoutée. Impuissante, certes, mais pas encore battue. Ni obstinée.

C’est sans doute la première fois depuis longtemps que je gagne un bras de fer seulement par la patience. Aucune autre force, puisque je n’en avais plus.

Ironique, n’est-ce pas ? Que la dernière de mes forces soit la patience.

À méditer.

Le goût de l’effort (dans le dur)

Je ne me souviens plus si j’ai déjà écrit sur le sujet. J’avais oublié, pour la confiance. Ça m’est revenu cette semaine, en décantant les obstacles et les difficultés qui s’entrechoquaient dans mon esprit, engluées par le doute : la confiance est un muscle qui se travailleJe m’en suis souvenu.

Ça se pratique. Le doute s’amenuise, comme les courbatures se raréfient. Mais ça prend du temps, et beaucoup d’énergie.

Ça se travaille. Mais j’avais aussi oublié : ce travail n’est pas qu’un processus, il est aussi une fin en soi. J’aime ce travail, cette épreuve permanente, par laquelle je progresse, et donc, je m’accomplis.

Comment l’expliquer ? C’est tellement paradoxal. En chier pour kiffer, c’est comme souffrir pour être belle : on dirait un oxymore, une relation décorrelée. Un déséquilibre. Mais toute la différence se fait dans le choix d’être là, et celui d’avancer. Choisir ou subir, c’est toujours ça la différence essentielle, au fond, pour moi.

Je choisis d’être là. Pas au passé, mais au présent, chaque jour : je choisis d’être là. Je choisis de continuer à avancer, comme ça. Et c’est long, et c’est dur, et c’est parfois frustrant, et parfois gratifiant, mais c’est toujours éphémère, pratiquement instantané.

J’investis pour réussir. La mise de départ, c’est beaucoup de confiance et d’énergie, que je relance à tous les coups, parce que j’y crois comme j’ai jamais cru à rien avant ça, parce que je veux réussir plus que j’ai jamais voulu réussir quoi que ce soit avant ça. Parce que le jeu en vaut la chandelle, comme aucun autre avant celui-là.

Je dis que j’investis, parce que je n’attends pas de retour immédiat. C’est pas “action-récompense”, c’est une succession d’actions qui finira par déboucher sur un progrès. C’est pas des paris que je fais, c’est des briques que je pose. Il faut attendre que le ciment prenne. C’est long. C’est lent. Je suis dans le dur.

Mais j’ai retrouvé le goût de l’effort. La satisfaction d’en chier. La sensation que tes actions font bouger les lignes, mais très sensiblement. Comme un frémissement. C’est la conscience du battement d’aile d’un effet papillon. Je sème des graines. Et je bosse.

Le goût de l’effort, c’est le kiffe né dans la douleur. C’est le dernier kilomètre de la course qu’on finit au mental, quand les muscles hurlent mais que la tête prend le relai. Et qu’à l’arrivée, toute la souffrance est déjà oubliée.

C’est la satisfaction d’essayer et de persévérer, de continuer, de garder les yeux sur l’objectif même si ça prendra du temps et demandera beaucoup d’efforts, d’y arriver.

Ça y est, je me suis souvenue que j’aimais suer à grosses gouttes, avoir le souffle haletant et les mollets en feu. J’aime les courbatures qui te font dire à la fois « plus jamais ça » et « j’y retourne quand », pratiquement dans la même pensée. J’en peux plus et j’en redemande. Tout le temps.

Ouais. J’ai oublié de kiffer. J’ai le goût de l’effort au point d’oublier d’en profiter. J’aime suer jusqu’à m’en aveugler, m’essouffler jusqu’à l’épuisement, tirer sur la corde jusqu’à ce qu’elle se tende et menace de lâcher. C’est ça, mon kiffe. Repousser mes limites.

J’en fais toujours plus parce que j’en sors toujours grandie. J’essaie plus que les autres pour réussir mieux qu’eux. Je m’obstine et je persévère pour me rendre fière. Je suis perfectionniste parce que le diable est dans les détails et que je brûlerais l’enfer pour atteindre le paradis.

J’ai le goût de l’effort jusqu’à m’en épuiser. Et c’est ça mon addiction, c’est ça mon kiffe. Je l’avais juste oublié.

C’est pas la traversé du désert, ni même l’ascension de l’Everest. C’est un marathon, et je suis entrée dans le dur. C’est normal que ça tire, que ça fasse mal dans les jambes, que le mental flanche, et que j’en ai des nausées. Mais c’est ça qui est intéressant, pour moi. C’est l’épreuve qu’il représente, ce marathon, ce sont les haies que je dois sauter, la distance à tenir et les intempéries qui viennent tout compliquer.

Je me ferais vraiment chier à moins de ça. Et même dans le dur, j’ai qu’une seule envie : libérer ma foulée. Si j’avais pu courir le marathon au rythme d’un sprint, je l’aurais fait.

Alors, pour tenir l’effort, j’ai voulu ralentir, mais ça me rend folle de frustration, en fait. Et c’est pas ça le problème, au fond. J’ai pas besoin d’être patiente, j’ai juste besoin de me rappeler du goût de l’effort. Et pourquoi j’y suis autant accro.

J’ai juste oublié de kiffer ce pourquoi j’investis tant : la satisfaction d’avancer. Pas toute seule : en équipe, tou•tes ensemble, moi et tout•es celles dont la vie est touchée par les mots qu’on répand.

Le goût de l’effort, c’est ce qui me fait kiffer, même en plein dans le dur. Surtout quand le pire est déjà passé, et que l’avenir nous gave de promesses plus hautes que l’Everest.

« Do or do not. There is not try ».

Yoda a tellement raison. J’ai pas le time pour les hésitations. J’ai trop d’énergie, trop de volonté, trop de motivation pour les coups d’essai.

Je prends des risques parce que je ne supporte pas les regrets. J’avais juste oublié que j’avais le droit à l’erreur… et donc le droit de kiffer les réussites, même si elles sont triviales.

C’est ça, le goût de l’effort. Le kiffe à chaque pas qu’on prend, de ceux qui s’enchaînent à ceux qu’on s’arrache. Plus c’est dur, plus je kiffe. Pour le challenge, et même dans le dur : c’est là que ça devient intéressant.

Le goût de l’effort, c’est apprécier le chemin, pas la destination. L’histoire de la vie, au fond. Sauf qu’on va plus vite pour aller plus loin. Qu’on se donne plus, parce qu’on en a les moyens. Et que je vais crever si je me mets au pas, au diapason des autres qui avancent trop lentement dans leurs vies sécurisées… quand j’affronte la mienne à pic, que j’escalade en tête la piste de mes projets.

Je suis dans le dur. Et à moins de ça, je me ferais chier à en crever.

Tempo

Cinq mois. Et pas une nouvelle note à publier. Mais plein de fausses notes, de ratures sur la partition, d’heures passées au clavier à recommencer, à s’entraîner, à réciter, à répéter, à jouer, à s’éclater.

J’ai pas (encore) trouvé mon rythme alors j’écoute celui des autres et je cours après le tempo. J’écoute les cor(p)s qui prennent le dessus et parfois se mettent en sourdine. Je tends l’oreille vers les cordes qu’on tire et qu’on détend avant qu’elles ne lâchent, qui grincent et pleurent lorsqu’on les gratte, qui surprennent et enchantent lorsqu’on les accorde.

Je cherche l’harmonie dans la cacophonie des choeurs en formation.

Cinq mois. Je me suis sentie seule et noyée dans la foule, étouffée par les silences et assourdie par les bruits. J’ai été bousculée par le rythme, et figée par l’inertie d’un orchestre trop complexe à diriger. J’ai été emportée par les symphonies déchaînées comme une tempête sur les plaines, je me suis laissée émouvoir et surprendre par les mélodies timides, improvisées par les solistes, comme un secret murmuré.

J’ignore le métronome dont les allers-retours arrogants me narguent, et m’insupporteront tant que je n’aurai pas trouvé le rythme. Je suis partie pour courir un marathon au rythme d’un sprint…

Et j’ai pris le contrôle.

J’ai cherché ma métaphore pendant de longues semaines, et je l’ai trouvée dans l’image qui m’est la plus étrangère. Debout sur l’estrade, écrasée par l’obscurité, je ne vois que la partition que j’ai sous les yeux. Silence. Tout autour, le néant, jusqu’à ce que je lève le poignet.

C’est fou, ce pouvoir de lancer la musique d’un geste si léger.

Moi je pensais que pour être un leader, il fallait incarner une forme d’autorité. Il faut des épaules larges et une voix qui porte, une posture droite et un regard d’acier. Il faut aveugler les autres et rester soi-même dans l’obscurité. Il faut transpirer l’assurance et proscrire toute vulnérabilité.

Mais je n’avais jamais vu de chef d’orchestre. Seul, debout dans la lumière, c’est lui qui est aveuglé. Il ne voit que son propre chemin, les autres le suivront car ils ont confiance. C’est cette confiance qui lie tous ces instruments à l’extrémité de sa baguette, à la dextérité de ses gestes. Ses erreurs à lui deviendront les leurs, il le saura et ne leur en tiendra pas rigueur.

Perfection takes practice

Et tous les jours, recommencer. Il y aura des fausses notes tant qu’il y aura des humains à l’exécution, parce qu’entre les ratures griffonnées sur la partition et la magie des sons qui envahissent l’espace et transpercent les carapaces, il se passe un miracle.

Et le miracle, c’est de toujours réussir à produire un résultat unique, à force de répétitions.

On reprend à la clé, je gomme les essais de la veille et on improvise les mouvements du jour, pour n’écrire que le meilleur. Si ça marche, on répètera. Si ça coince, on persévèrera.

On vise la perfection pour atteindre l’excellence, une note à la fois. L’ensemble est toujours unique, et c’est ce qui le rend beau, même les soirs où j’ai le bras lourd et les doigts crispés sur le bois. Les jours où les violons sont désaccordés, où la batterie résonne trop fort et mes solistes se noient dans le bruit, les moments où je n’entends plus l’harmonie.

Mais lorsque le rideau tombe et que le silence se fait, le répit me pèse vite. Heureusement qu’il est de courte durée…

Cinq mois. J’arrive au bout de ma partition, et la perspective qui me paralysait il y a un an m’excite à présent : à nous d’écrire la suite, à nous de la jouer.

À nous de mettre en musique la poésie du quotidien, les espoirs et les doutes que les mots ne savent plus exprimer, les attentes qu’on ne s’avoue qu’à plusieurs parce qu’elles sont trop lourdes à porter pour une seule personne.

À nous de faire rêver.

Silence. Rideau…

En scène…

Et musique, maestro.

D. 60 Tu crois que maigrir, c’est trahir ?

Je m’étais pas vue de plain-pied depuis mon départ. Les miroirs sont rares, petits, accrochés trop haut, bref, si j’avais accès au reflet de mon visage pendant mon séjour à Bira, impossible de me voir sous la poitrine.

D’où parfois des surprises en découvrant des bleus, des écorchures, parce que v’là la vie à bord d’un bateau. Et je ne parle pas des piqûres et morsures diverses, infligées par des animaux inconnus.

J’ai eu un mini-choc, quand même, en me découvrant dans le miroir mural de mon hôtel. Alors, je crois que j’ai perdu du poids. Mais genre pas mal, quoi. Au niveau du ventre je le vois pas, parce que les proportions ont l’air d’être toujours les mêmes, mais mon tour de cuisses et de hanches a diminué, et surtout, le haut du corps ptin…

Les clavicules, j’aperçois même des côtes, de face et sur les côtés… Même le trait de la mâchoire ressort vachement. C’est assez unique de réussir à voir le changement aussi nettement, parce qu’on se voit tellement souvent dans les reflets, dans les miroirs, qu’on intègre les micro-transformations au fur et à mesure. Il faut comparer des photos d’une année sur l’autre pour vraiment trouver la différence flagrante, en tout cas pour moi : je n’ai jamais « vu » mes différentes oscillations de poids/morphologies dans un miroir.

Là, ça m’a surprise, mais ça n’aurait pas dû, au fond. Ces dernières semaines, même si je ne voyais pas le changement, je le ressentais. De ouf. Au début du stage, je n’arrivais pas à porter les bouteilles d’air à une main, je n’arrivais pas à mettre et enlever le bloc toute seule, ni d’ailleurs à sortir du bateau avec le bloc sur le dos : il fallait monter une marche, et je n’avais pas assez de puissance dans mes jambes pour me hisser aussi haut.

Fin du stage, évidemment, tout ceci était devenu possible. J’ai des bleus assez moches au bras droit, là où je laissais glisser la stab’ de mon dos vers le sol, mais j’arrivais désormais à réaliser des gestes qui m’étaient inaccessibles auparavant : je n’avais tout simplement pas les capacités physiques pour.

Où l’on reparle des croyances limitantes…

Ma première pensée, en me voyant dans le miroir, c’était :

« Ah mais pourtant j’ai rien fait pour ! J’ai pas fait exprès ! »

Ah mais sérieux meuf ? Tu t’excuses d’avoir maigri ? Genre tant que « t’as rien fait pour » alors ça passe ? Parce que sinon, c’était une trahison du féminisme, c’est ça ? C’était de l’hypocrisie envers toutes les filles à qui t’as déjà conseillé de « nique tes complexes », c’est ça ?

Mais dans quel univers se faire du bien serait une trahison de quoi que ce soit ? Ce serait pas ENCORE une saloperie de croyance limitante que tu t’es/ qu’on t’a mise dans la tête, hmmm ?

Probablement oui. Parce que le problème avec la recherche de la maigreur/minceur, c’est :

1. Les moyens
2. Les objectifs

Si ton objectif, c’est d’être « beach body ready » selon des standards complexants et sexistes, tu fais fausse route. Si les moyens que tu mets en oeuvre pour atteindre l’objectif « minceur » sont : un régime nocif (ou une alimentation insuffisante) et « se faire violence » à tous les sens du terme, là encore, tu vas droit à la catastrophe. Moyens nocifs pour objectifs toxiques, voilà la recette du désastre.

Mais si ton objectif c’est de réussir à ouvrir les pots de cornichons, à porter tes courses sur 3 étages sans rendre un poumon, à pouvoir courir un 10 km de temps en temps sans te claquer tous les tendons, voire poursuivre une passion sportive sans finir en lambeaux à la fin de la saison, ALORS peut-être que de secouer un peu de gras et refiler la place dégagée aux muscles est tout sauf une mauvaise idée.

Si ton objectif est sain, et que les moyens que tu vas mettre en oeuvre le sont aussi, alors « perdre du poids » n’est plus un mauvais exutoire à complexes empoisonnés, mais bien un moyen, voire une finalité d’atteindre un état de santé physique confortable.

J’ai un peu hâte de me peser quand même : je suis persuadée que l’aiguille n’aura pas bougé d’un kilo, parce que j’ai fait pas mal de muscle cet été. Donc on devrait rester sur un indice d’IMC constant, qui me place « en surpoids », preuve supplémentaire s’il en fallait que cet indicateur est du bullshit en barres.

Fun fact : mon sac faisait 14kg au départ, et me taillait les épaules tellement je le trouvais lourd, surtout au bout de dix-quinze minutes.

Désormais, il pèse 16-17kg (pesé au départ de Makassar), et guess what? Je le porte pratiquement sans effort. Beaucoup moins d’effort qu’à l’aller.

Bordel, j’ai l’impression d’être Peter Parker s’étant réveillé avec une force surhumaine. Bien sûr que je vais continuer à me muscler, maintenant que j’ai pu goûter aux bénéfices d’une amélioration physique tangible, there’s no going back!

Et en parallèle, je continue la chasse aux croyances limitantes qui ont pris racine dans mon esprit, et je tâche de désherber tout ça fissa.

Oh, et by the way: je prends l’avion dans six heures.