D. 25 À l’équilibre

Comment je le saurais, si j’étais heureuse ? On court tous après le bonheur, mais ça m’épuise. Je sais que le bonheur n’est pas un endroit, c’est un moment, un mouvement dans le temps. C’est forcément éphémère, et je le trouve souvent davantage dans sa recherche. L’atteindre, c’est un peu la cerise sur le gâteau, c’est la récompense, comme un orgasme, bref et intense, sitôt consommé sitôt éteint.

La recherche du bonheur, pour moi, a toujours été une course en avant. Si je m’arrête je tombe, je m’ennuie, je perds l’intérêt pour ce qui m’entoure, alors il faut toujours que ça change, aller ailleurs, rencontrer d’autres gens, vivre de nouvelles histoires, plus loin, forcément.

Parce que c’est plus facile de garder l’équilibre quand on est toujours en mouvement. Parce que le reste du monde bouge, alors si je m’arrête, forcément, je perds l’équilibre précaire que je peine à trouver, à chaque fois que j’arrache un moment de bonheur au chaos du quotidien.

Pourtant, c’est possible de trouver l’équilibre en restant sur place. C’est plus difficile, c’est sûr, il faut de l’entraînement, je pense, de la patience et de la persévérance, sans doute, et un certain talent d’équilibriste, peut-être. Je cherche.

C’est toujours une première fois

À chaque fois que j’arrête de plonger, je me demande pourquoi j’y retourne. Ok, c’est cool, mais regardons la réalité en face : le matos pèse une tonne et demi, y a-t-il pire vêtement au monde que la combinaison en Néoprène, je pose la question ? Pourquoi tu t’infliges le bateau, toi qui as le mal de mer à dégueuler tes tripes même au bout de cinq minutes de houle gentillette ?

Dans quelques minutes, la crème solaire qui colle à ma sueur va me brûler les yeux, quand l’eau salée la fera couler dans mes sourcils. Mais c’est ça où je finis le pif brûlé au troisième degré. On arrive sur site, y a de la houle, on s’équipe, putain mais c’est vraiment lourd et en plus je me rajoute du plomb, la ceinture me lacère le bide et ho bordel, si on n’y va pas bientôt je vais VRAIMENT vomir. Dernières vérifications, je vois pas ce que je fais, cette veste m’étouffe, les lanières m’étranglent, je teste le détendeur, l’air est dégueulasse, il m’assèche la gorge et me chatouille les bronches, pire que la fumée des clopes sur les terrasses parisiennes.

3…2…1…GO

Je me jette en arrière et j’expire au moment où la bouteille perce l’eau. Elle est chaude mais la première sensation est fraîche, en contraste avec l’extérieur. On s’immerge. Une inspiration. Deux inspirations. L’air n’est plus aussi sec, curieusement. Mes yeux papillonnent à cause du sel, mais j’ai rincé la crème alors dans quelques secondes, ce sera bon.

Je souffle pour équilibrer la pression sur mes tympans, à mesure que la gravité et la poussée d’Archimède se disputent mon corps. La gravité l’emporte, parce que je l’aide. Archimède aura le dessus à la fin de la plongée.

Mais en attendant, je suis à l’équilibre. Je ne bouge plus. Je flotte, en suspension dans le bleu. Partout du bleu, tout autour de moi, et des myriades de poissons en proie au même enchantement. Ils restent immobiles, ou dansent au gré des courants.

À chaque fois j’oublie, et à chaque fois, ça me revient : c’est pour ça que je m’inflige tout ça. Sous l’eau, le Néoprène me tient chaud à la poitrine.

C’est ça, l’équilibre

Ça m’a pris comme le jour de mon baptême : la réalisation s’est imposée comme une évidence. C’est ça, l’équilibre. C’est ce mélange de contraintes et de kiff. Effectivement, c’est pas un endroit, c’est pas un lieu précis qui me permettrait d’être heureuse. Je suis capable de me lasser de cette plage paradisiaque plus vite encore que je me suis lassée de Paris. Certainement beaucoup plus vite, d’ailleurs, vu les opportunités de rencontres extrêmement limitées.

Excentrée, recentrée

J’ai trouvé l’équilibre, j’en ai la conviction, parce que ça a été un processus. D’abord, m’extraire de mon quotidien, m’arracher à ma zone de confort, pour pouvoir m’observer « à nu », en dehors de tout ce qui me conditionne, d’une manière ou d’une autre.

J’ai trouvé l’équilibre assez rapidement dans cet environnement.

Ensuite, me réconcilier avec mon corps. Apprendre à écouter son langage, moi qui ai tant l’habitude d’ignorer ses suppliques, ne réagissant qu’aux ultimes sommations, souvent lorsqu’il est déjà trop tard, et qu’une fatigue est devenue une maladie.

J’ai l’impression d’avoir maltraité ma monture, donnant sans cesse des coups de talons dans la belle bête qui m’a portée si loin. Après trois semaines passées à n’avoir pas d’autre choix que de m’écouter moi-même (douloureusement consciente qu’une aide médicale pourrait être difficile à trouver, et donc bien plus prudente quant à ma traditionnelle technique du « au pire si ça dégénère, j’irais voir un médecin »), ça y est, j’ai la sensation profonde d’avoir fait la paix avec « mon cheval ». Ouais, c’est un cheval, mon corps. Il est beau et puissant, et il peut me tuer si je le maltraite.

Enfin, il y a eu ces réflexions sur le confort et les habitudes. Et cette confirmation, que mon bonheur n’est pas dans la possession, de quoi ou qui que ce soit.

Alors, il ne restait que l’intensité. Vais-je rester cette espèce de junkie, accroc au rush d’adrénaline que me provoque toujours la recherche de la prochaine aventure ? Est-ce que je vais me condamner à toujours fuir en avant, me déraciner sans cesse pour retrouver toujours l’euphorie des premiers instants ?

Non. J’ai trouvé l’équilibre. Entre l’envie de rester et le besoin de partir, entre mes aspirations de voyages et mes ambitions de création, entre mes passions… Avec tout ce qu’elles impliquent de contraintes, de stress, de fatigue… Que je me sens désormais prête à affronter, sans risquer de me noyer.

J’ai la sensation de voir le monde différemment, ce soir. Non plus comme un labyrinthe, qui m’interroge à chaque carrefour, mais comme un océan, sur lequel je peux filer droit — en équilibre à sa surface, à charge pour moi de mettre la tête sous l’eau de temps à autres, pour explorer ses trésors.

Ce ne sera pas facile, mais la facilité a toujours suscité chez moi autant de méfiance que d’ennui. Et j’aurai sans doute parfois le mal de mer, je l’accepte. Mais je n’ai plus peur de jeter l’ancre et de rester au mouillage pendant un temps. Je saurai garder l’équilibre, même par gros temps.

Paris, je pourrais rentrer demain, et j’y serais bien. Mais il me reste 31 et 3 jours sous ce tropique, et autant de crépuscules à 18h. De quoi ancrer dans ma mémoire la chaleur de ces soirs, et la tiédeur du sable blanc entre mes orteils. La couleur de l’eau à l’aube et au zénith, la majesté des requins qui infestent les profondeurs, le goût du sel et du gingembre, l’odeur de la mer chaude et des feuilles sèches.

J’ai commencé la méditation. Sans grand succès aujourd’hui, je pense que ça demande de l’entraînement, ça aussi. Mais j’ai la bonne base. De quoi construire une bulle de sérénité que je garderai précieusement dans la poitrine, à regonfler autant de fois que nécessaire, si jamais je venais à perdre l’équilibre : j’aurai de quoi rester à flots.

PS : oh, j’ai vu déjà tellement de requins en deux plongées que j’en ai perdu le compte. Vraiment pas la peine de risquer de se percer un tympan, donc, si quelqu’un en doutait encore…

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